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mardi 7 septembre 2021

JEAN-PAUL BELMONDO (1933-2021)


Jean-Paul Belmondo est parti hier à 88 ans.

Mais "Bébel" n'est pas mort. Car Bébel, c'était la vie, le mouvement, l'énergie, le corps, l'humour, le génie. Il ne peut donc mourir ni disparaître. Il est simplement, désormais, ailleurs, avec la "Bande du Conservatoire" - Michel Beaune, Jean Rochefort, Jean-Pierre Mareille, Pierre Vernier - , ses amis comédiens qui le portèrent triomphe quand la direction de la Comédie-Française lui refusèrent un Premier Prix que tous lui prédisaient.


Bebel a toujours été ailleurs, à part. Il était moderne avant les autres et l'est resté. Il ne jouait pas comme on jouait avant lui, et personne ne jouera comme lui, avec cette puissance généreuse, cette décontraction seulement possible par beaucoup de travail, avec cette présence solaire..

Jean-Paul Belmondo se fichait des prix, même s'il a éprouvé un sentiment de revanche toute sa vie après son échec au conservatoire. Comme Marielle, il estimait qu'il n'était pas un "acteur de tombola". Les César (qu'il ignorait car l'Académie préféra la compression de César pour ses trophées à une sculpture de son père, Paul Belmondo) ne le récompensèrent qu'une fois et il n'alla pas chercher son prix. Le Festival de Cannes se rattrapa en lui décernant une Palme d'Or d'honneur pour l'ensemble de sa carrière après l'avoir snobé pendant 40 ans. Qu'importe !

Car Bebel avait pour lui le public, épris de son sourire éternel, de ses audaces incroyables, et son sens du divertissement. Ce qui ne l'empêchait pas d'aller se frotter à des auteurs exigeants : il avait débuté devant la caméra de Jean-Luc Godard, puis finança Alain Resnais ou s'aventura chez Louis Malle et François Truffaut.

Belmondo, c'était tout cela - non : c'est tout ça, ça sera toujours ça. Ne parlons pas de lui au passé car les héros ne meurent jamais, les légendes sont immortelles, les géants dominent la fatalité. Oui, c'est ça, Bebel pour moi : un héros, un roi du cool. Un compagnon. Il m'impressionne et en même temps je me projette en lui, c'est la version idéale de ce qu'on aimerait être.

Et puis de 1959 à 1999, Belmondo - car son nom est devenue une sorte de marque, on n'allait pas voir un film, on allait voir un Belmondo - nous laisse, pour nous amuser, nous émouvoir, nous faire vibrer, plein de films merveilleux, littéralement des pépites. Voici quelques-uns de mes favoris :

A bout de souffle (Jean-Luc Godard, 1959) 
Cartouche (Philippe de Broca, 1961)
Un Singe en Hiver (Henri Verneuil, 1962)
L'Homme de Rio (Philippe de Broca, 1963)
Pierrot le Fou (Jean-Luc Godard, 1965)
Un Homme qui me plaît (Claude Lelouch, 1968)
Borsalino (Jacques Deray, 1969)
Le Magnifique (Philippe de Broca, 1973)
L'Incorrigible (Philippe de Broca, 1975)

Ce n'est évidemment pas une liste exhaustive. J'aurai pu citer L'Aîné des Ferchaux, 100 000 Dollars au Soleil, Le Voleur, Les Mariès de l'An II, Peur sur la Ville, L'As des As, Itinéraire d'un Enfant Gâté, Une Chance sur Deux, Peut-être. Et des tas d'autres parmi les 80 qu'il a tournés.

Mais je veux retenir l'image du Bebel bondissant, charmeur, libre, passionné... Car, comme je l'ai dit, Belmondo, c'est la vie. Jean-Paul Belmondo n'est pas mort, qu'on se le dise. Il est juste ailleurs. Comme il l'a toujours été.

mardi 3 mai 2016

Critique 880 : PIERROT LE FOU, de Jean-Luc Godard


PIERROT LE FOU est un film écrit et réalisé par Jean-Luc Godard, sorti en salles en 1965.
La photographie est signée Raoul Coutard. La musique est composée par Antoine Duhamel.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jean-Paul Belmondo (Ferdinand Griffon dit "Pierrot"), Anna Karina (Marianne Renoir), Graziella Galvani (la femme de Ferdinand), Hans Meyer (un gangster), Raymond Devos (le fou), Samuel Fuller (lui-même).
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Le générique du film : un superbe jeu de lettrage.

Ecoeuré par son existence bourgeoise à Paris, Ferdinand Griffon s'enfuit avec Marianne Renoir, la baby-sitter de son fils, qu'il a connue trois ans auparavant.
Ferdinand Griffon et Marianne Renoir
(Jean-Paul Belmondo et Anna Karina)

Mais la jeune femme est impliquée dans des affaires louches : son frère cache des armes (destinées à l'OAS - Organisation Armée Secrète, qui défendait la présence française en Algérie, y compris par le terrorisme - ?) et le cadavre d'un homme dans son appartement. 
Ferdinand et Marianne

S'emparant d'une valise remplie d'argent appartenant à des gangsters, Ferdinand et Marianne partent se cacher dans le Midi de la France. Ils y commettent des braquages pour mener une vie oisive.
Ferdinand et Marianne

Mais ils sont rattrapés par les gangsters et des dissensions apparaissent dans leur couple. L'issue sera fatale aux deux amants après que Marianne ait trahi Ferdinand...
"Tu me parles avec des mots. 
Je te regarde avec des sentiments."
- Marianne à Ferdinand.

Jean-Luc Godard a signé un film qui tient du miracle et cela participe à son statut de classique, non seulement dans le cadre du mouvement de la "Nouvelle Vague", dont il était un des membres éminents (avec François Truffaut, Claude Chabrol, Jacques Rivette...), mais dans l'Histoire du cinéma français et international si l'on considère à quel point avec cette oeuvre le nombre de productions qu'il a influencé.

Pourtant, donc, la réussite du film tient à peu de choses car Godard a misé sur une improvisation totale en le réalisant : Pierrot le fou se distingue en effet par sa spontanéité narrative et sa liberté esthétique, dont la modernité reste intacte un demi-siècle plus tard.

L'histoire (ou ce qui en tient lieu) suit sa propre logique, souvent déterminée par des associations d'idées, similaire à un vaste collage qui accorde la même importance à des tableaux, des affiches publicitaires, des bandes dessinées et des citations littéraires. On ne peut faire plus décalé. Mais c'est cet assemblage hétéroclite qui donne son charme, son intensité et sa singularité au film, dans une dimension inégalée.

Pierrot le fou est un flot d'images fortes suscitant chez le spectateur davantage ses sens que son intelligence : le récit passe d'un genre à l'autre, du polar à la comédie, du musical au drame, de l'aventure au drame. Godard s'autorise tout : ici un clin d'oeil aux Pieds nickelés, là une pantomime satirique contre la guerre au Vietnam, et ces licences poétiques passent comme une lettre à la poste car elles sont abordées avec une légèreté et un dynamisme tourbillonnants.

Cinéphile éclectique, le scénariste-réalisateur invite même une de ses idoles, Samuel Fuller, qui livre sa définition du  7ème Art : "un champ de bataille, avec l'amour, la haine, l'action, la violence, la mort. En un mot : l'émotion." Cette citation anticipe la trajectoire fulgurante et tragique de Ferdinand et Marianne mais indique aussi la réflexion que Godard fait sur lui-même dans sa quête de nouvelles façons de raconter et filmer, de stimuler le public : le film devient alors une confrontation entre l'artiste et son art, une critique filmée du cinéma.

A plusieurs reprises, les personnages principaux s'adressent directement au spectateur, déchirant le voile entre fiction et réalité, nous prenant à témoin, rappelant aussi l'aspect profondément ludique du cinéma de Godard, mais insistant aussi sur la complexité de son entreprise, où il se confie sur sa vie privée (son couple avec Anna Karina volait en éclats comme celui de Ferdinand et Marianne), ses opinions sur la situation culturelle, sociale, économique et politique en 1965, à la manière d'un journal intime dont certains passages seraient cryptés. Il se pose ainsi autant en chroniqueur qu'en cinéaste.

Enfin, Pierrot le fou est un film terriblement romantique, séduisant et solaire, qui met en valeur le talent de ses deux interprètes : Anna Karina incarne avec vivacité et charme Marianne Renoir, dont les prénom et nom renvoient à la figure allégorique de la République française et au peintre Auguste Renoir et son fils cinéaste Jean. Jean-Paul Belmondo est également formidable de vulnérabilité, tel qu'on le pressentait déjà dans A bout de souffle (1960), derrière ses manières brusques de canaille. Son Ferdinand, que Marianne appelle sans cesse Pierrot, comme le clown, est un penseur mélancolique dont le conflit est inévitable avec son amante plus concrète et sensuelle. Un couple mythique, qui éclipse le reste de la distribution (à l'exception de Raymond Devos, dans une scène extraordinaire où Godard le laissa libre car l'humoriste s'avéra incapable de jouer autre chose que ses propres textes). Les plus attentifs repéreront également Jean-Pierre Léaud (spectateur dans une salle de cinéma où Ferdinand regarde distraitement les actualités)...

Sublimé par la photographie radieuse de Raoul Coutard, sur la partition magnifique d'Antoine Duhamel, filmé en Cinémascope, ce chef d'oeuvre a bénéficié d'une restauration exceptionnelle (la version diffusée hier soir sur Arte).   

jeudi 14 janvier 2016

Critique 792 : LE MAGNIFIQUE, de Philippe De Broca


LE MAGNIFIQUE est un film réalisé par Philippe De Broca, sorti en 1973. 
Le scénario original a été écrit par Francis Veber et Philippe De Broca, puis adapté par Jean-Paul Rappeneau et Daniel Boulanger.
La photographie est signée par René Mathelin. La musique est composée par Claude Bolling. Le film a été produit par Alexandre Mnouchkine, Georges Dancigers, Robert Amon pour les sociétés Simar Films, Les Films Ariane, Mondex et Cie
Oceania Produzione Internazionale, Rizzoli Film.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jean-Paul Belmondo (François Merlin / Bob Saint-Clar) ; Jacqueline Bisset (Christine / Tatiana) ; Vittorio Caprioli (Georges Charron / le colonel Karpov - doublé par Georges Aminel) ; Monique Tarbès (Mme Berger, la femme de ménage) ; Jean Lefebvre (l'électricien).
*
Après la mort d'un espion, l'agent secret français, Bob Saint-Clar, est chargé d'enquêter. Il arrive au Mexique où l'attend sa séduisante collègue, Tatiana. Sur une plage, ils sont attaqués par leur ennemi, le colonel Karpof, chef des services secrets albanais, et ses sbires...
Bob Saint-Clar et Tatiana
(Jean-Paul Belmondo et Jacqueline Bisset)

Cette scène est en réalité le fruit de l'imagination du romancier François Merlin qui signe les aventures de Bob Saint-Clar. Mais il est sans cesse dérangé, dans son appartement délabré, par sa femme de ménage et son électricien.

Merlin utilise ses histoires personnelles pour rédiger ses livres, dans lequel il se venge de son quotidien. Ainsi, se débarrasse-t-il de ceux qui lui gâchent la vie et fantasme-t-il sur la femme de ses rêves en créant Tatiana.

Lorsque sa machine à écrire déraille, il sort en acheter un nouveau modèle et, à cette occasion, croise sa nouvelle voisine, une jolie étudiante britannique, Christine, dont il tombe secrètement amoureux et dont il se sert pour le personnage de Tatiana.
Bob Saint-Clar et Tatiana

Malgré cela, Merlin est harcelé par son éditeur, Georges Charron, qui le presse de terminer son nouvel ouvrage tout en lui refusant une avance financière. L'auteur s'inspire de ce pingre pour camper le colonel Karpof qui a fait de Saint-Clar et Tatiana ses prisonniers mais qui finissent par lui échapper après un bain se sang.
Bob Saint-Clar et le colonel Karpof
(Jean-Paul Belmondo et Vittorio Caprioli)

Christine sonne chez Merlin car elle aurait, elle aussi, besoin de faire appel au service d'un plombier. Elle remarque, en entrant dans l'appartement de l'écrivain, ses livres et lui emprunte plusieurs tomes des aventures de Bob Saint-Clar.

Conquise par cette lecture, elle lui explique vouloir en tirer une thèse pour laquelle elle a déjà commencé à prendre des notes. Même si Merlin ne juge pas ses écrits dignes d'intérêt, il est flatté et se remet à écrire avec enthousiasme. Quand elle revient chez lui, il tente, grisé, de la séduire mais elle le repousse, et, vexé, s'en prend à elle dans l'intrigue qu'il termine.
François Merlin et Christine
(Jean-Paul Belmondo et Jacqueline Bisset)

Remarquant à son tour Christine, Charron entreprend aussi de la conquérir. Qui, du romancier ou de son éditeur, gagnera les faveurs de la belle anglaise ? Et quelles en seront les conséquence sur la suite et fin de la mission de Bob Saint-Clar ?

J'ai revu, récemment, ce film qui présente comme première particularité d'avoir mon âge, ce qui me lie à lui d'une manière singulièrement sentimentale. C'est une comédie d'aventures toujours aussi distrayante, un de ces longs métrages que je ne lasse jamais de regarder, et qui, je le pense, a gagné aujourd'hui le statut, sinon de classique, du moins de "film-culte" grâce à ses répliques très drôles, des scènes d'anthologie, et l'aura de Jean-Paul Belmondo, devenu un monstre sacré auquel on s'est encore plus attaché depuis qu'il a cessé de jouer - cette dimension particulière prend un relief encore supérieur quelques jours après le décès d'un de ses meilleurs camarades, Michel Galabru, ce qui nous rappelle tristement que si les personnages de cinéma sont éternels, ce n'est pas le cas de leurs interprètes...

Une autre spécificité savoureuse pour ce film où le rapport entre le réalité et la fiction est au coeur de son scénario tient justement au fait que ne figurent ni sur son affiche ni à son générique les noms des auteurs du script ! Le réalisateur, Philippe De Broca, a expliqué qu'il avait travaillé avec Francis Veber (qui deviendra ensuite lui-même un cinéaste à succès, bien qu'il soit un piètre metteur en scène, notamment avec la trilogie La Chèvre-Les Compères-Les Fugitifs ou Le Dîner de Cons), mais que très vite un désaccord sur le traitement des personnages les opposa : De Broca désirait ainsi que le rôle féminin principal (Christine/Tatiana) soit plus développé, ce qui ne convenait pas à Veber (on peut vérifier que, dans la filmographie de ce dernier, les femmes sont rarement mises en valeur).

Les script-doctors sont monnaie courante dans le cinéma américain, mais en France, peu de cinéastes et producteurs admettent y avoir recours. Pourtant, c'est un usage connu et des cinéastes fameux, comme Claude Sautet, avouèrent avoir pratiqué comme "matelassiers". De Broca demanda donc à son ami Jean-Paul Rappeneau (réalisateur des Mariés de l'An II, avec également Belmondo) de lui prêter main forte, ce qui provoqua l'ire de Veber, reniant le film. Il semble que le romancier-scénariste Daniel Boulanger, ami aussi de Rappeneau, participa aussi à la rédaction des dialogues.

Quoi qu'il en soit, le résultat ne souffre pas de sa genèse chaotique : c'est même un modèle d'efficacité et d'inventivité. La narration parallèle est brillante, avec des transitions très fluides et dynamiques de la réalité incarnée par François Merlin à la fantaisie dans laquelle s'agite Bob Saint-Clar. On rit beaucoup à la fois des tracas que subit le romancier et des excentricités qu'il fait vivre à son agent secret. Le Magnifique verse même dans un burlesque étonnant, rare dans la production comique française, n'hésitant pas à malmener ses protagonistes avec un esprit délirant, grotesque, qui inspirera bien des années plus tard celui des OSS 117 de Michel Hazanavicius avec un des fils spirituels de Belmondo en la personne de Jean Dujardin.

Ce qui ravit aussi le (télé)spectateur réside dans les références aux films populaires comme la série des James Bond (cité dans la scène où le colonel Collins est tué dans sa voiture ou avec le personnage de Karpof qui est une variation de Blofeld, le chef du SPECTRE). Les livres de François Merlin sont une parodie de ceux de Gérard De Villiers, SAS, avec leur lot d'aventures exotiques, de violence et d'érotisme, sur fond d'intrigues d'espionnage.

Et puis, donc, il y a des dialogues fabuleusement troussés, parfois joyeusement absurdes ("Nous avons fait venir un interprète albanais, mais il ne parle que le roumain. Alors, il nous a fallu trouver un roumain, mais il ne parle que le serbe. Le serbe ne parle que le russe, le russe que le tchèque. Heureusement, moi je parle tchèque." ; ou cette perle absolue : "Vous avez un avion dans une heure. Nous avons un contact au Mexique, il vous attend à l'aéroport d'Acapulco. - Comment le reconnaîtrai-je ? - C'est une femme. Elle s'appelle Tatiana. Elle aura un pain de campagne sous le bras pour que vous puissiez la reconnaître." Saint-Clar débarque à Acapulco et rencontre donc Tatiana, son contact, qui lui dit : "J'avais peur que nous nous rations. Je n'ai pas trouvé le pain de campagne. - Nous ne pouvions pas nous rater, Tatiana.").

La réalisation de De Broca est à la hauteur du script et permet de rappeler quel cinéaste à part il était : ses films sont toujours élégants, plein d'énergie, influencés par les grandes comédies américaines qu'il adorait. La photo est flamboyante, et le budget confortable de cette production lui a autorisé à filmer cette histoire avec toute la liberté possible, dans des décors naturels et en studio insensés.

Puis, De Broca a disposé d'une distribution excellente. Après avoir dirigé Jean-Paul Belmondo dans (au moins) deux chefs d'oeuvre (L'Homme de Rio et Cartouche), il le retrouvait ici au sommet de sa gloire et de sa forme. "Bébel" a, on s'en rend compte maintenant, un comédien révolutionnaire dans le cinéma hexagonal : révélé dans A bout de souffle de Jean-Luc Godard, il a alterné pendant une dizaine d'années films d'auteurs et productions plus populaires en imposant son jeu physique et jovial, qui a contribué longtemps à la bonne santé du box-office français. Adoubé par Jean Gabin (avec lequel il ne tourna pourtant qu'une fois), contemporain de son rival/ami Alain Delon et Lino Ventura, Il a donné corps à une créature unique, synthèse de l'homme viril et du bon copain, passant du registre dramatique à la comédie avec un égal bonheur, tout en permettant parfois à des films de se monter sur son seul nom (comme Stavisky de Alain Resnais). Cascadeur improvisé, aussi intrépide que courageux, il s'est ensuite un peu trop cantonné à des rôles de flics-justiciers jusqu'à ce qu'il renoue avec le théâtre et remporte (enfin !) un César du meilleur acteur (grâce à Itinéraire d'un enfant gâté de Claude Lelouch... Mais il ne vint pas chercher son trophée, lucide sur l'hypocrisie de cette reconnaissance tardive de la profession).
Dans Le Magnifique, "Bébel" est impérial, digne du titre du film, cabotinant avec un plaisir communicatif, à la fois charmeur irrésistible et rêveur attachant.

Jacqueline Bisset est, elle aussi, splendide : alors âgée de 29 ans, elle est déjà une comédienne, ancien mannequin, avec une carrière internationale (elle a ainsi donné la réplique à Steve McQueen dans Bullitt ou Paul Newman dans Juge et hors-la-loi). La même année que Le Magnifique, elle a tourné dans La Nuit américaine de François Truffaut.
Sa beauté est fabuleuse ici et, quand elle joue Tatiana, cette espionne fantasmatique, il est impossible de lui résister : on sent dans chaque gros plan que lui consacre De Broca une fascination érotique pour cette jeune femme brune aux yeux bleus.
Mais Jackie sait aussi faire preuve d'un vrai talent de composition en interprétant avec subtilité la timide Christine et avec auto-dérision son alter ego des romans de François Merlin. Son délicieux accent anglais ajoute au charme de son jeu.

L'italien Vittorio Caprioli surjoue moins habilement et on devine que sa présence dans le double rôle de Charron-Karpof est surtout dû au fait que Le Magnifique est une co-production, avec une partie de son financement. Sa voix est d'ailleurs doublé par Georges Aminel (qui double aussi Collins), mais cela introduit un décalage perturbant. C'est la seule fausse note du film.

Accompagné par la musique aussi débridée que le récit de Claude Bolling, Le Magnifique est un divertissement plus profond qu'il n'en a l'air, mais qui a l'élégance de ne jamais insister sur cette ambivalence. Il n'empêche, c'est cette richesse thématique, avec la flamboyance de sa mise en scène et l'énergie de ses acteurs, qui fait qu'on est intelligemment et durablement distrait.