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mercredi 26 janvier 2022

BATMAN/CATWOMAN SPECIAL #1, de Tom King et John Paul Leon avec Bernard Chang, Shawn Crystal et Mitch Gerads


C'est un numéro vraiment spécial que ce Batman/Catwoman Special #1. A l'origine prévu pour être publié entre les épisodes 6 et 7 de la mini-série Batman/Catwoman de Tom King et Clay Mann, sa parution a été remise en cause et différée suite au décès de John Paul Leon, en Mai 2021. Finalement, ses meilleurs amis, Bernard Chang et Shawn Crystal, et Mitch Gerads ont complété l'épisode. En tout, 80 pages pour rendre hommage à cet immense artiste. 


Plutôt que de procéder comme j'en ai l'habitude (résumé et critique), en raison de la nature peu commune de cet ouvrage, je vais d'abord le présenter puis le commenter (même si l'analyse ici est secondaire). Donc, cela débute par Interlude, l'épisode proprement dit, long d'une quarantaine de pages : John Paul Leon en a dessiné et encré treize, Bernard Chang et Shawn Crystal se sont relayés pour encrer les pages 14 à 20, et Mitch Gerads a dessiné et encré les pages 21 à 38. Ci-dessus, une des pages dessinée et encrée par Leon.


Ci-dessus, une page crayonnée par Leon et encré par Chang.
 

Ci-dessus : une page crayonnée par Leon et encrée par Crystal.


Ci-dessus : une page dessinée et encrée par Mitch Gerads.

Interlude raconte la vie entière de Selina Kyle, depuis sa découverte, encore bébé, dans une poubelle par un clochard jusqu'à sa mort dans une ruelle, assassinée par un voleur. Entretemps, elle sera recueillie dans l'orphelinat financé par la famille Wayne, dont elle finira par fuguer, devenant voleuse à la tire, prostituée, vilaine costumée, amante et adveersaire de Batman, femme de Bruce Wayne, mère de leur fille Helena (qui deviendra justicière sous le pseudonyme de Batwoman), veuve, administratrice de l'orphelinat Wayne.

C'est récit complet qui ne nécessite pas d'avoir lu Batman/Catwoman avant. Tom King dresse un portrait exhaustif de Selina Kyle/Catwoman à travers des scènes courtes et frappantes. Le scénariste lie le destin de l'héroïne à celui de Bruce Wayne dès l'enfance puisque dans l'orphelinat où elle grandit se trouve un tableau de la famille Wayne. La fillette ambitionne d'être l'ami de Bruce sans jamais le rencontrer, recueille un chat errant, puis suite à des maltraitances (de la part d'autres orphelines et d'une des éducatrices) elle fugue. C'est alors qu'elle devient une voleuse à la tire, puis se prostitue (et continue de détrousser ses clients). Elle revêt le costume de Catwoman et s'acoquine avec le Joker. Sa route croise celle de Batman avec lequel elle entretient une relation complexe avant qu'ils ne deviennent amants puis époux et parents. La mort de Bruce les séparera mais Selina est une mère attentionnée pour leur fille, Helena, qui embrassera la carrière de justicière. L'existence de Selina trouve un terme sordide quand un voleur l'abat dans une ruelle.

King n'a jamais fait mystère de son attachement, voire de sa passion pour Catwoman, et il avait conçu tout son run sur Batman comme l'histoire du couple qu'il formait avec la féline fatale. Dans les six premiers épisodes de Batman/Catwoman que j'ai lus (avant de laisser tomber, trop déçu par le résultat et le fait que Clay Mann ait été incapable de continuer à produire la suite) tout comme dans Batman :Annual #2, King s'est consacré à détailler ce couple extraordinaire en montrant Batman fasciné par Catwoman. 

Influence majeure de King, Batman : Year One de Fran Miller et David Mazzucchelli est la collection d'épisodes autour de laquelle il ne cesse de tourner quand il s'agit de définir à quand a eu lieu la première rencontre entre Batman et Catwoman. Ici, on voit, d'une certaine manière, qu'elle est bien antérieure à la rue ou au bateau (selon les origines qu'on donne au dark knight et à sa belle). Et bien qu'il ait longtemps insisté sur le fait que Batman/Catwoman s'inscrivait dans la continuité, aujourd'hui King, sans doute pour arrondir les angles avec son éditeur et faciliter les choses avec les scénaristes qui lui ont succédé sur Batman (mais aussi sur Catwoman), consent à dire que c'est une histoire possiblement dans la continuité, à la manière de The Killing Joke d'Alan Moore et Brian Bolland, longtemps considéré comme hors continuité avant d'y être intégré. 

En vérité King garde le réflexe d'un auteur plus à son avantage dans les mini-séries, avec un début, un milieu et une fin - et la fin de Batman et Catwoman, il aimerait en être le seul auteur, par fierté mais aussi par amour pour ces deux personnages. Toutefois, on sait bien que cela ne fonctionne pas ainsi dans les comics mainstream, particulièrement quand cela touche à un héros aussi important stratégiquement que Batman pour DC Comics.

S'il y a des passages formidables, touchants, poignants même, drôles aussi, King lance des pistes passionnantes qui risquent fort de ne jamais être explorées (par exemple quand Helena demande à sa mère pourquoi Batman, le plus grand détective du monde, n'a jamais retrouvé les parents de son épouse et que Selina lui répond qu'elle n'a simplement jamais pensé à lui demander - pourtant, voilà une histoire qui serait intéressante à imaginer). Et puis, parfois, aussi, King ne sait pas s'arrêter, ou fait des choix déplorables, comme la mort sordide qu'il inflige à Selina, une vraie faute de goût.

Visuellement, les treize planches entièrement réalisées par John Paul Leon ne ressemblent pas du tout à celles d'un homme déjà très malade (et vraisemblablement condamné) : l'artiste y est au sommet de son art, tout entier à son art, avec ce trait épuré, sous influence Toth, avec un sens de la composition et du clair-obscur fabuleux. On trouve dans les bonus de l'épisode ses crayonnés (pour ces planches et pour une couverture alternative non retenue, mais magnifique) et franchement, c'est bouleversant. Il en avait encore sous le pied. Il avait encore tant à donner. Mais la mort se fiche du talent, du génie, elle est injuste et cruelle.

Bernard Chang et Shawn Crystal étaient les deux meilleurs amis de Leon dans le métier et se sont chargés d'encrer ses crayonnés pour les pages 14 à 20. Chang opte pour un encrage très fidèle, soucieux d'imiter au mieux le style de Leon, et le résultat est parfait, très soigné, impeccable. Crystal prend un peu plus de liberté, héritant aussi de breakdowns moins précis qu'il lui a fallu compléter. Mais l'ensemble est d'une remarquable tenue. Evidemment, on peut aussi penser qu'en publiant uniquement les breakdowns et en sortant le numéro inachevé, ça aurait été mieux, plus intègre. Mais c'est un choix éditorial et personnel aussi car Chang et Crystal n'ont évidemment pas été payés pour leur travail, ils ont voulu terminer le travail de leur ami, pensant honnêtement lui rendre hommage, offrir aux lecteurs un produit fini. Pour ma part, comme je l'ai écrit plus haut, critiquer ce choix me paraît dérisoire.

Enfin, Tom King a demandé à son ami Mitch Gerads, qui admirait Leon, de réaliser les 17 pages restantes. Pour la peine, Gerads s'est astreint à un dessin à l'ancienne alors qu'il utilise normalement la tablette graphique, et un encrage traditionnel. On sent qu'il s'est investi et si parfois il y a quelques maladresses (des visages pas très réussis notamment ou des attitudes un peu alambiquées), la majorité de ses planches sont formidables, dans l'esprit, grâce aussi aux couleurs de Dave Stewart qui a unifié cet ensemble hétéroclite.

Pin-up de Tula Lotay

DC a fait le choses bien puisque, après Interlude, Michael Davis, éditeur du label Milestone et co-créateur de la série et du personnage Static sur lequel JP Leon a débuté sa carrière, a rédigé un texte absolument poignant, célébrant à la fois le génie du dessin qu'il était mais aussi l'individu incroyablement humble, généreux et sensible. Plus loin, Kurt Busiek, scénariste de Batman : Creature of the Night qu'a dessiné Leon, écrit aussi un éloge posthume superbe, mettant en avant le courage mais aussi la clairvoyance de son collaborateur. Connaître et travailler avec lui a considérablement marqué tous ceux qui l'ont côtoyé.


Une galerie de pin-ups permet d'apprécier ce que plusieurs dessinateurs ont retenu de Leon : Lee Bermejo, Denys Cowan, Becky Cloonan (ci-dessous), Klaus Janson, Rick Leonardi, Chris Batista, Dani, Ibrahim Moustafa, Clay Mann (ci-dessus), Vanesa del Rey, Dave Johnson, Joelle Jones, Shawn Martinbrough, Khary Randolph, Tula Lotay, Walter Simonson et Jon Bogdanove. Seul le dessin de Dave Gibbons fait tâche (un portrait de... Rorschach exprimant son respect pour le refus des compromissions de Leon ?!).


Enfin, deux récits illustrés par JP Leon complètent le programme : le premier est issu de l'anthologie Batman Black & White, sur un scénario de Walt Simonson, sidérant de beauté ; et le second, plus récent, sur un texte de Ram V, mettant en scène The Question, magistral.

Pin-up de Dani

Ce tribute to John Paul Leon est un indispensable pour tous ses admirateurs. Mais si vous méconnaissiez cet immense artiste, achetez-le aussi : après l'avoir lu, vous ne pourrez qu'avoir envie de lire plus de comics dessinés par JP Leon. Et c'est ainsi qu'il demeurera vivant. Eternel.

jeudi 11 février 2021

S.W.O.R.D. #3, de Al Ewing et Valerio Schiti, Ray-Anthony Height, Bernard Chang et Nico Leon


S'il en fallait une preuve, ce troisième épisode de S.W.O.R.D. confirme qu'on lit une grande série. Pourquoi ? Parce que quand un titre décide d'opérer un tel contrepied, en s'offrant un aparté pareil, en se concentrant sur un seul personnage, et en partageant ses pages entre quatre dessinateurs, sans perdre sa qualité, c'est très fort. Al Ewing orchestre tout ça magistralement et retombe in fine sur ses pieds avec une agilité épatante.


Manifold est responsable de la Logistique au sein du SWORD. Cette qualité lui confère une liberté de manoeuvre particulière : dans la situation de crise actuelle, avec l'attaque de Knull sur Terre, il doit trouver du renfort et commence par aller voir son oncle en Australie.


Fort des conseils que lui a prodigué son oncle, Manifold traverse l'espace pour surgir dans le vaisseau amiral du prétendant au trône des Snarks. Mais il essuie un refus car son interlocuteur vient de perdre sa soeur à cause de Knull et que le sort de la Terre ne l'intéresse pas.


La prochaine escale de Manifold est pour la station Alpha Flight à bord de laquelle se trouve Henry Gyrich. Mais celui-ci est au téléphone et Manifold, intrigué par l'échange qu'il entend, et la lecture d'un dossier, préfère se retirer ni vu ni connu.


De retour dans la station du Pic, Manifold alerte Abigail Brand au sujet de ce qu'il a découvert à propos de Gyrich. Elle décide de s'en occuper plus tard car elle n'a plus de contact avec l'équipe qu'elle a envoyée sur Krakoa. Manifold s'y rend et constate qu'un de ses partenaires est sous l'emprise de Knull...

Lorsque j'ai lu les crédits de cet épisode, j'ai été inquiet : Valerio Schiti n'en signait pas l'intégralité des dessins, et pas moins de trois autres artistes figuraient au sommaire. A quoi tout cela allait ressembler ? Qui plus est : alors que le précédent numéro s'achevait à Krakoa avec (Kid) Cable "Knullifié", le texte de présentation annonçait que l''histoire allait se concentrer sur Manifold seul.

Mais mes doutes se sont vite dissipés à mesure que je tournais les pages de cet épisode, encore une fois prodigieux. C'est une nouvelle leçon de narration, écrite et graphique, à laquelle on a droit. Un tour de force impressionnant qui confirme que S.WO.R.D. est une série majeure.

Eden Fesi est un personnage introduit par Jonathan Hickman à l'époque où il écrivait Secret Warriors, au début de sa carrière chez Marvel (le titre était parrainé par Brian Michael Bendis, ami de Hickman, pour lui assurer plus de visibilité). D'origine aborigène, ce jeune héros était présenté comme un téléporteur, mais Hickman allait en faire plus que ça. Devenu un de ses personnages fêtiches, il allait l'intègrer quelques années plus tard dans ses Avengers et détailler ses pouvoirs de "Quintician".

Pour résumer, Manifold peut se déplacer dans l'espace mais aussi le temps via des brêches qu'il ouvre en sollicitant le Multivers. Il a juste besoin pour cela d'avoir un moyen de se repérer, sinon cette capacité est sans limite. Il a eu pour mentor le mutant Gateway, avec lequel il entretient toujours des rapports difficiles. Par ailleurs, comme le note Abigail Brand dans les dossiers secrets qu'elle tient sur son équipe du SWORD, c'est un type sympathique (ce qui le distingue de subordonnés moins fréquentables comme Fabian Cortez).

Lui consacrer un épisode entier, qui plus est au moment où notre attention a été attirée sur l'attaque de la Terre par Knull, le dieu des symbiotes, peut sembler déplacé. Sauf que Al Ewing, qui a récupéré le personnage de Manifold pour sa série, ne le fait pas gratuitement : en effet, Edeen Fesi reste en mission et cette mission est en rapport direct avec la crise actuelle. Il est à la recherche de renforts.

De manière très habile, le scénario s'articule autour des différentes visites qu'effectue Manifold et pour chacun de ces segments, un dessinateur différent est aux commandes. Valerio Schiti signe l'ouverture avec deux doubles pages grandioses puis passe le relais à Ray-Anthony Height, dont ce sont les débuts chez Marvel. Cette première escale est déjà spéciale puisque Manifold rencontre son oncle pour un dialogue qui porte surtout sur la façon dont le traite Krakoa, sa relation avec Gateway, son passé (où il a tué en mission,, pour les Secret Warriors, dont le patron était Nick Fury). Un passage détonant mais intéressant pour cerner ce héros fuyant par nature.

Ensuite, Manifold demande l'aide des Snarks, en pleine guerre de succession.  Avec leur tête de crocodile et leur physionomie unique, ces aliens sont de terribles combattants, mais Zn'Rx, peut-être le plus belliqueux des prétendants au trône, n'est pas dans les bonnes dispositions. Et pour cause : Knull a détruit la flotte de sa soeur. Manifold n'insiste pas - et ne voit donc pas qu'après son départ, son interlocuteur se fait assassiner : à coup sûr, cela introduit un subplot amené à être exploré plus tard. C'est Bernard Chang, récent transfuge de DC, qui illustre ce passage, dans un style direcr, à base de gros plans, ce qui souligne la tension entre les deux acteurs mais permet aussi d'apprécier le sang-froid de Manifold.

Valerio Schiti reprend la main pour une planche et demi lorsque Manifold réapparaît dans la station Alpha Flight (que dirigeait précédemment Abigail Brand). C'est aussi à ce moment que Al Ewing communique les éléments du dossier que Brand tient sur Eden Fesi, ses pouvoirs, sa personnalité. Manifold, cependant, ne va pas parler à Henry Gyrich, en charge de l'endroit car il l'entend parler avec quelqu'un au téléphone. Et il l'entend parler de Krakoa.

Nico Leon prend le crayon de la main de Schiti : son trait fin et un peu fade est compensé par un découpage simple mais malin qui consiste à suivre la conversation téléphonique de Gyrich pendant que Manifold l'espionne puis lui subtilise temporairement un dossier. Il découvre dans ces papiers que Gyrich figure dans l'organigramme de Orchis, le conglomérat de crapules dont on a fait la connaissance dans House of X et qui développe une nouvelle générationd de Sentinelles. Ce twist ne surprend pas tant quand on connaît Gyrich, qui, de tout temps, a été un magouilleur obsédé par le contrôle des super-héros, au service du gouvernement américain, mais davantage parce que les Etats-Unis, qui ont pourtant reconnu la souveraineté de la nation X, abrite en son sein des agents doubles.

L'épisode a filé tellement vite, en semant pourtant assez petits cailloux pour alimenter de futures intrigues, qu'il ne lui reste plus que deux pages pour conclure. Valerio Schiti les dessine et Al Ewing a encore une carte dans sa manche. Abigail Brand a perdu le contact avec l'équipe dépêchée sur Krakoa, et y envoie Manifold, après qu'il lui ait révélé ce qu'il a appris sur Gyrich. Le cliffhanger de la dernière planche est cauchemardesque.

Hé bien, ça, c'est ce que j'appelle une leçon de narration. On n'a pas vu le temps passer et pourtant on est sans dessus-dessous, entre la viste d'Eden Fesi à son oncle, le sort du prétendant au trône Snark, le double jeu de Gyrich, et la situation critique sur Krakoa, avec autour de ça le portrait de Manifold, des dessins magnifiques, des dialogues au cordeau, des scènes palpitantes, et une menace intacte.

Autant  Al Ewing me convainc à moitié sur Guardians of the Galaxy (série sur laquelle il a décidé de tout changer en Avril, et que je ne poursuivrai pas), autant sur S.WO.R.D. il m'impressionne par la rigueur et l'énergie qu'il met dans son écriture. La gestion du dessin sur cet épisode spécial témoigne aussi d'un solide travail éditorial (même si je suis content que Schiti revienne à temps plein le moins prochain et les suivants). Chapeau bas.