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samedi 10 mai 2014

Critique 441 : MOVING PICTURES, de Kathryn et Stuart Immonen

MOVING PICTURES est un récit complet écrit par Kathryn Immonen et dessiné par Stuart Immonen, initialement publié en ligne sur www.immonen.ca puis publié sous la forme d'un album par Top Shelf en 2010.
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Tout démarre dans une pièce faiblement éclairée et meublée (une table et deux chaises), une femme attend qu'on vienne l'interroger. Un homme entre avec deux verres et une carafe d'eau puis se retire. Un deuxième homme arrive ensuite en portant plusieurs pages qui s'envolent après qu'il les ait posées sur la table...
Quelque temps auparavant, deux femmes se font leurs adieux sur le quai d'une gare à Paris, on devine qu'elles sont de la même famille et que l'une a pris l'identité de l'autre pour lui permettre d'être en règle avec les autorités. 
Ces deux scènes se déroulent durant la seconde guerre mondiale, sous l'occupation allemande. La jeune femme assise dans la pièce est conservatrice dans un musée et veille, autant que faire se peut, à ce que les oeuvres dont elle a la responsabilité ne soient pas pillées par les nazis. Face à elle, l'homme est un officier de l'armée germanique et veut justement comprendre la gestion de ces oeuvres d'art pour embarquer les pièces les plus intéressantes dans son pays.
La conservatrice et l'officier se livrent alors à un duel verbal  qui révèlent à la fois leurs convictions personnelles et la détermination dont ils sont prêts à faire preuve dans l'exercice de leurs missions...  

Moving Pictures est un curieux projet dont l'élaboration et la finalisation ont connu un long chemin. A l'origine, Kathryn Immonen et son mari Stuart (le plus célèbre des deux pour être un des dessinateurs les plus en vue de ces dernières années chez les gros éditeurs principaux du marché américain, DC et Marvel) entament ce récit sous la forme d'un web-comic publié épisodiquement sur leur site. Les engagements de l'artiste le contraignent à ne s'y consacrer que sur son temps libre, entre deux commandes, et l'histoire se développe dans la plus grande discrétion, personne ne sachant où cela va aboutir (les Immonen eux-mêmes avoueront avoir navigué à vue avant de connaître le dénouement et la forme définitive).
Une fois terminé, ce récit complet est proposé à l''éditeur indépendant Top Shelf, qui s'est fait une spécialité de ce genre d'ouvrages atypiques, ambitionnant une certaine qualité littéraire et un esthétisme décalé.

Les époux Immonen sont, pour le grand public, attachés aux séries de super-héros : Kathryn a signé des épisodes des Runaways (créés par Brian K. Vaughan) ou le one-shot Wolverine et Jubilee, quand à Stuart, son c.v. est plus que fourni avec des runs sur Ultimate Spider-Man, New Avengers (tous deux avec Brian Michael Bendis), ou la mini-série-culte Nextwave (écrite par Warren Ellis). Il s'agit donc à l'évidence d'un album qui leur tenait suffisamment à coeur pour y avoir consacré autant de temps et l'avoir confié à un éditeur en mesure de le publier sans en changer le contenu ou la forme. 
Comme vous l'aurez compris, il n'est donc pas ici question de surhommes en collants ou même d'un simple divertissement, mais d'un récit à la narration (écrite et graphique) plus exigeant, destiné à un public adulte et disposé à l'expérience.

Ce qui frappe d'emblée et mérite donc logiquement d'être premièrement analysée concerne le procédé visuel appliqué par Stuart Immonen : le dessinateur canadien est réputé pour sa capacité à changer de style (parfois même en imitant celui de ses collègues ou en mixant plusieurs influences, y compris au sein de son propre répertoire), et il a choisi là un traitement très radical. 
Le trait est dépouillé à l'extrême (en dehors de représentations d'oeuvres d'art, avec des effets évoquant la gravure) et les couleurs sont absentes, c'est un noir et blanc épuré et contrasté qui frappe par son économie absolue. Les visages sont réduits à des contours anguleux, avec quelques lignes pour figurer les bouches, nez, sourcils, chevelures, et à des points pour les yeux : on pense presque à des émoticônes ou des smileys, à moins que l'artiste ait voulu suivre les théories de Scott McCloud sur l'universalité de la représentation humaine (qui veut que plus un visage, un corps, sont dessinés de manière simple, avec peu de traits, plus ils représentent de personnes, plus il permet aux lecteurs de s'y identifier). Ce qui compte ici, en effet, c'est moins de visualiser des individus précis que des entités, des archétypes.  
Ce minimalisme empêche le regard d'être distrait par des éléments secondaires, accessoires : nous sommes en présence d'une femme et d'un homme et par extension des fonctions qu'ils incarnent, des sentiments qu'ils expriment, des convictions qu'ils défendent. Il est dès lors inutile de les détailler davantage. 
Pourtant, le tour de force de Immonen, c'est que, malgré ce dépouillement, chaque personnage possède un langage corporelle, des attitudes, des expressions distinctes, uniques, éloquentes. On a là l'oeuvre d'un artiste d'une fabuleuse maîtrise technique qui, en enlevant le maximum d'éléments à son dessin, parvient tout de même à conserver l'essentiel pour que le lecteur ne soit jamais perdu, sache toujours bien à qui il a affaire, quels enjeux cela traduit visuellement.
La composition des planches est d'une rigueur fascinante, quasi-hypnotique tellement notre regard est happé par ce qu'il voit. Les formes géométriques sculptées par des masses noires dévorent les visages, les corps, engloutissent les décors, et créent une impression d'oppression, de tension, très puissante. Mais cela ne l'empêche pas de produire aussi des plans avec des extérieurs savamment rendus (comme les rues de Paris, qui n'ont rien à envier à ce ferait Jacques Tardi, l'un de ceux qui ont su le mieux représenter la capitale).
Immonen flirte avec une abstraction qui, si elle en rebutera certains, laissera les autres subjuguées par l'aisance avec laquelle, à partir de presque rien, il réussit à suggérer autant. En parvenant à mêler aussi harmonieusement un dessin très élémentaire et un travail très poussé sur la composition, le dessinateur atteint ce que seuls les plus grands expriment : donner au lecteur le sentiment d'une lecture fluide, facile, aérée, mais riche pourtant d'une atmosphère intense, à la fois sépulcrale et sophistiquée.

Le scénario de Kathryn Immonen est bâti sur deux niveaux temporelles : d'un côté, il y a l'interrogatoire, la colonne vertébrale de son récit, et de l'autre, les flashbacks permettant de mettre en lumière certains aspects particuliers concernant les personnages et la situation ayant abouti à cette interrogatoire. 
Comme pour la partie graphique, la scénariste laisse volontairement des éléments dans l'ombre, n'explique pas tout : c'est une invitation audacieuse lancée au lecteur pour qu'il participe lui aussi à la relation des évènements, notamment en déduisant des dialogues les positions prises par les personnages.
Moving Pictures évoque deux thèmes principaux : la spoliation des oeuvres d'art par une armée d'occupation (et on comprend que le fait que celle-ci, choisie ici, soit allemande est symbolique : à dire vrai, le propos vise n'importe quel ennemi dans un moment similaire) et la résistance qu'on oppose à ces exactions. Toutefois, la situation retenue a réellement eu lieu (on pense au combat menée par la conservatrice Rose Valland) et la réalité historique est précisée. 
Mais c'est moins une affaire de reconstitution que d'évocation, une sorte de joute cérébrale, philosophique, à laquelle se prêtent Ila Gardner (la conservatrice) et Rolf Hauptman (l'officier allemand), dépassant la simple question de la propriété des biens patrimoniaux. Entre ces deux acteurs, il y a d'abord l'absurdité de la guerre et des choix auxquels elle contraint les individus ayant une responsabilité définie par leur conscience ou leur hiérarchie : ce sont deux êtres déconnectés du quotidien, qui s'affrontent d'abord sur le plan des idées, des convictions, dans une période de conflit qui brouille justement ces repères. 
Ila Gardner remarque que, chaque jour, elle doit composer avec la disparition de personnes qu'elle côtoie, disparition aussi arbitraire et cruelle que celle des oeuvres d'art dont elle s'occupe. Dans ce contexte, la perte d'un tableau ou d'un boulanger, d'un objet ou d'un individu, devient aussi troublant et non-sensique. Cela affecte la perception même de la réalité et oblige ceux qui sont confrontés à ces drames à se questionner sur la valeur qu'ils accordent aux biens ou aux personnes mais aussi à leur propre existence, aux sacrifices qu'ils sont prêts à consentir.
Le récit glisse progressivement vers un autre interrogatoire, plus mental, moins incarné, pour le lecteur, sans toutefois sortir du déroulement d'une histoire simple. Classer des oeuvres d'art est mis en parallèle avec classer des êtres humains par un régime politique (en l'occurrence le nazisme, qui a déplacé des tableaux et des sculptures comme des populations, les uns pour les conserver, les autre pour les éliminer). C'est un dispositif très troublant, mis en scène avec distanciation, tant sur le plan narratif que visuel.

Moving Pictures est une oeuvre singulière, tout à fait surprenante - et pas seulement à cause de la personnalité et du parcours de ses auteurs. Sous des allures simples, austères même, l'histoire entraîne le lecteur dans des questionnements complexes. Le trouble est encore plus profond car le récit ne propose pas de solution toute faite, de réponse prémâchée. C'est une sorte de trip, qui provoque un sentiment diffus et durable à la fois, hors des sentiers battus (sans méchant nazi caricatural ou noble résistant). C'est un livre sur ce que des circonstances extraordinaires provoquent sur des êtres ordinaires- et finalement, le lecteur perd aussi ses repères. Si on est bien disposé, l'expérience mérite vraiment le détour. Mais attention, il faut quand même fournir un certain effort pour accepter la radicalité du traitement et en apprécier le résultat.

lundi 31 octobre 2011

Critique 277 : BLANKETS - MANTEAU DE NEIGE, de Craig Thompson

La couverture de l'édition française
de Blankets - Manteau de Neige,
parue chez Casterman
dans la collection "Ecritures".
Blankets - Manteau de Neige est un roman graphique autobiographique écrit et dessiné par Craig Thompson, publié en 2003 par Top Shelf Productions.
Ce volumineux ouvrage de 582 pages raconte l'histoire de son auteur en évoquant à la fois son enfance dans le Wisconsin, dans une famille très religieuse, son premier amour, et son entrée dans l'âge adulte.
Craig Thompson a déclaré que son projet s'est développé autour d'une idée simple mais ambitieuse : décrire le sentiment qu'on éprouve lorsqu'on partage pour la première fois l'intimité amoureuse avec quelqu'un.
Son entreprise lui a valu la reconnaissance critique (le magazine "Time" a élu Blankets comme un des cent meilleurs romans graphiques en langue anglaise en 2005) et publique.
Une planche et la couverture de l'édition américaine.

Présentons d'abord les principaux personnages de l'histoire :

- Craig : l'auteur se met lui-même en scène dans ce récit, depuis son enfance jusqu'au début de l'âge adulte, lorsqu'il quitte la maison familiale. Craig se débât avec son éducation religieuse et sa croyance va être mise à l'épreuve en grandissant, quand il découvre l'amour, souffre du poids de la religion dans ses rapports avec sa famille et son entourage. En découvrant que les Saintes Ecritures ont été remaniées lors de leurs différentes transcriptions et traductions, sa foi est ébranlée et tout ce sur quoi reposait son existence est alors remis en question. Lors d'un séjour dans un camp de vacances, il fait une rencontre qui change définitivement sa vie avec une fille prénommée Raina, qui devient son premier amour.

- Phil : c'est le frère cadet de Craig. Comme lui, il aime dessiner et l'évocation de leur enfance occupe l'autre partie principale du récit, jusqu'à ce que, étant devenus adultes, leurs rapports se distendent.

- Raina : c'est le premier amour de Craig. Peu après leur rencontre dans un camp de vacances paroissial, ses parents divorcent et elle traverse cette épreuve avec difficulté. Par ailleurs, elle a un demi-frère et une demi-soeur, tous deux trisomiques, auprès desquelles elle occupe quasiment la place de mère.

- Les parents de Craig : sa mère est une femme dévote et effacée, son père est un homme fruste et autoritaire.

- Les parents de Raina : ce sont deux personnes aimables et aimants, mais l'adoption de leurs deux enfants mogoliens a eu raison de leur couple. Ils sont en instance de divorce, ne communiquant plus que par l'entremise de Raina, mais accueillant avec bienveillance la relation de Raina et Craig. Leur autre fille, Julie, mère d'une petite Sarah, est mariée mais s'est éloignée d'eux.

- Laura et Ben : ce sont les demi-frère et soeur de Raina, tous deux trisomiques. Laura est gentille, joueuse et très sensible ; Ben est taciturne et proche de son père adoptif.

- Julie et Dave : Julie est la soeur aînée de Raina et Dave son époux. Petits bourgeois, entretenant des rapports distants avec les parents de Julie, ils sont parents d'une petite fille, Sarah, dont Raina s'occupe régulièrement avec amour.

Le premier baiser échangé par Craig et Raina.

Craig et Raina enlacés couchés sur le couvre-lit en patchwork.

Blankets compte 9 chapitres dont la narration va et vient entre différentes époques du passé de l'auteur, de son enfance dans le Wisconsin au début de l'âge adulte quand il quitte sa famille en passant par le séjour de deux semaines qu'il passe dans le Michigan après avoir rencontré Raina, une jeune fille de son âge dans un camp de vacances paroissial.

- Chapitre 1 : Dans le cagibi. Craig Thompson commence par évoquer son enfance. Elle est marquée par sa complicité avec son frère cadet, Phil, avec lequel il partage sa chambre à coucher et son lit. Leurs rapports sont complices mais parfois ils chahutent et alors ils subissent la sévèrité de leur père, un homme fruste, qui n'hésite pas à enfermer une nuit durant Phil dans un réduit poussièreux et peuplé d'araignées (le cagibi du titre) pour le punir de s'être amusé trop bruyamment avec Craig.
A la rudesse du climat régional et de leur éducation s'ajoute le poids de la religion : les parents Thompson suivent strictement les préceptes de la Bible, (s')imposant une existence austère, qui vaut à Craig les railleries de ses camarades à l'école.
Enfin, en l'absence de leurs parents, les deux frères Thompson sont gardés par un adolescent grassouillet et boutonneux qui commet des attouchements sexuels sur les deux garçons.

L'auteur démarre donc avec un peinture très sombre de l'univers de son enfance. Ses détracteurs lui reprocheront d'ailleurs d'avoir exagéré la charge mélodramatique, pourtant les situations sont authentiques et leur narration est rapide, employant habilement le hors-champ pour suggérer des passages pénibles comme les abus du baby-sitter.
Malgré la pesanteur de l'ambiance, Thompson ne dresse pas un portrait à charge de ses parents qu'il s'abstient de juger : il laisse au lecteur le soin d'apprécier la situation et leur attitude, contrebalançant le dureté de cette famille avec les scènes de complicité entre les deux frères.
Visuellement, le découpage est classique, sobre : l'artiste évite de charger ses images de symboles ou de composer ses plans et ses pages de manière trop fantaisiste, là encore pour rester dans l'évocation à hauteur d'enfant, dans la retenue.
Le regard sur l'enfant qu'est alors Craig Thompson est aussi altéré par l'éducation religieuse à laquelle il est soumis : la culpabilité est omniprésente, donc il n'est pas question d'incriminer ses parents, et lorsqu'il s'agit de parler du baby-sitter, c'est sans complaisance (il est impossible de ne pas comprendre ses exactions) mais avec une représentation naïve (l'enfant ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive, ne mesure pas vraiment la gravité de ce qu'il subit même s'il est sensiblement troublé).

- Chapitre 2 : Dans la fournaise. Plusieurs pages sont consacrés au Wisconsin et au climat de cette région : situé au centre-nord des Etats-Unis, à l'Ouest des Grands Lacs, c'est un endroit où la nature domine, partagé entre les forêts et les pairies. L'été, y règne une canicule qui, chez les Thompson, rend l'intérieur de leur maison étouffante (pour profiter du ventilateur et d'un peu de fraîcheur, les deux frères se crachent dessus pour faire croire à leurs parents qu'ils ont la fièvre). Mais le plus souvent, le paysage est enneigé, la blancheur enveloppe tout (d'où le titre de Blankets), donnant à l'endroit un aspect à la fois virginal et irréel, sauvage, quasi-primitif, au milieur de nulle part.
Le récit effectue un saut dans l'espace et le temps lorsque Craig part dans un camp de vacances organisé par la paroisse : c'est un tournant crucial puisqu'à cette occasion, non seulement il peut s'éloigner de sa famille (même s'il doit subir les moqueries de ses camarades), mais surtout parce qu'il va y rencontrer Raina, une adolescente de son âge, d'une grande beauté, au caractère timide comme lui. Il est évident que le jeune garçon a son premier coup de foudre, en revanche il ne sera jamais précisé si la jeune fille est aussi fortement touchée dès cette première fois : en vérité, les deux se trouvent, ils sont ensemble au bon moment au bon endroit. Il y a une dimension providentielle dans leur rencontre.

Craig Thompson donne un coup d'accélérateur à son récit, après un premier long chapitre. Non seulement, le héros nous est montré plus âgé (d'enfant, il est devenu adolescent), mais à cette progression temporelle il ajoute un déplacement dans l'espace en relatant le séjour dans le camp paroissial. 
Visuellement, le changement n'est pas exceptionnel : les personnages évoluent toujours dans un décor enneigé, isolé, quasiment en vase-clos. Mais la rencontre avec Raina marque un virage essentiel dans le récit. Pourtant, là encore, Thompson fait preuve d'une élégante sobriété : si de son point de vue, cette jeune femme le bouleverse immédiatement, la représentation de leur rencontre n'a rien d'un spectaculaire coup de foudre et rompt avec la tonalité mélodramatique du premier chapitre.
Cette alternance dans les atmosphères, les rythmes, en écho aux allers et retours dans les différentes époques du passé, va devenir la signature de l'oeuvre.

- Chapitre 3 : Le drap blanc. Retour dans le Wisconsin et l'enfance : Phil et Craig partagent un jeu qui consiste à marcher sur un lac gelé près de chez eux sans en briser la surface (ce à quoi ils parviennent rarement).
Entre les deux frères, il y a aussi la passion commune pour le dessin (à la fin du livre, on apprend qu'un ami de la famille leur fournissait des feuilles reliés qui se dépliaient et sur lesquelles ils dessinaient des monstres et autres images baroques, loin des icones religieuses). Cette pratique artistique demeurera un lien entre Phil et Craig, comme on le verra à la fin de l'histoire.
Un appel téléphonique de Raina, passé depuis une cabine au coeur d'une tempête de neige dans le Michigan, apprend à Craig que les parents de la jeune fille ont décidé de divorcer. Il obtient de ses propres parents la permission de passer deux semaines chez elle, après les avoir rassuré sur divers points (de bons résultats scolaires, manger de la viande...).
Raina en accueillant Craig lui offre un couvre-lit en patchwork (ce qui renvoit là aussi au Blankets du titre, mais aussi à la structure morcelée du récit avec des motifs complexes, la couverture se pliant et se dépliant comme l'évocation des souvenirs de l'auteur).
Enfin, Craig fait la connaissance des demi-frère et soeur de Raina, Ben et Laura, tous deux adoptés et trisomiques, dont elle s'occupe plus comme une mère - cette dernière évitant soigneusement de croiser son époux quand il passe à la maison.

Ce troisième épisode se distingue encore des deux précédents par sa succession de séquences, plus courtes qu'auparavant. Le rythme de la lecture s'en trouve effectivement affecté : il s'agit de poser certains éléments rapidement mais qui définissent le personnage de Raina et son environnement. Elle habite dans le Michigan, état voisin du Wisconsin de Craig, situé plus au Nord, bordés par les lacs Supérieur, Huron et Erié, qui vit dans un hiver permanent (constat dressé non sans humour par le père de Raina). Contrairement au Wisconsin de Thompson, le Michigan revêt un aspect cotonneux, duveteux, paradoxalement plus accueillant, mais c'est normal car c'est l'endroit où les amants sont réunis. 
Thompson utilise ici la première allégorie d'un récit qui en connaîtra d'autres avec le couvre-lit en patchwork qu'offre Raina à Craig : cet objet revêt de multiples significations, il s'agit à la fois d'un simple cadeau fait par la jeune fille au garçon qu'elle apprécie ; c'est aussi une couverture donc une étoffe conçue pour se protéger du froid (du Michigan et du Wisconsin) ; le patchwork est un assemblage tissé de plusieurs morceaux de tissus qui peut symboliser ici la famille (celle de Craig mais surtout celle de Raina, qu'on n'a pas encore complètement découverte mais qui est au bord de l'éclatement avec le divorce de ses parents) ; les différents tissus cousus pour un patchwork révèlent des motifs divers et Raina a sélectionné des échantillons richement illustrés que Craig compare à une bande dessinée, qui raconte une histoire en images, dont le sens se dévoile au bout de plusieurs lectures (alors que Blankets se comprend facilement malgré une construction non linéaire)...
Ce couvre-lit en patchwork résume l'ambition graphique de Thompson : plus on tourne les pages de son ouvrage, plus sa richesse visuelle se révèle. C'est un mix étonnant d'images dépouillées, à l'image des décors envahis par la neige, et de vignettes touffues, aux ombres tourmentées, où les planches sont tour à tour très découpées puis parfois sont réduites à une ou deux cases, qui ponctuent l'action, qui soulignent des moments particuliers, accentuent une émotion, une expression, une attitude, une lumière.


Conversation nocturne.
- Chapitre 4 : Statique. Après l'abondance d'informations du volet précédent, le récit se suspend presque tout en établissant un parallèle dans le temps et l'espace. Craig accompagne Raina dehors pour une balade. Ils traversent une forêt puis s'arrête dans une prairie enneigée où ils se laissent tomber à la renverse. La neige tombe et les flocons forment un paysage semblable à un ciel étoilé, suggérant au couple qu'ils flottent dans l'espace. Ces flocons sont chargés d'électricité statique et cette particularité rappelle à Craig un épisode de son passé avec Phil, lorsque, dans leur lit commun, le même phénomène physique se produisait sur et sous leur couvre-lit. Les enfants pensaient qu'il s'agissaient d'elfes, d'une manifestation magique, avant que leurs parents ne leur expliquent la vérité.

Ce passage représente une sorte de test pour le lecteur : soit on adhère à sa poèsie, son sentimentalisme, soit on les rejette et alors inutile d'aller plus loin. Ce serait pourtant dommage car, pour peu qu'on s'y abandonne, c'est à ce moment-là que Blankets acquiert toute sa dimension : la narration y est d'une fluidité fabuleuse, le récit atteint l'universalité d'un conte et dépasse la simple chronique. C'est comme une grande bulle magique où l'histoire s'envole et produit un effet d'une grâce absolue dont la beauté ne se trouve que dans de rares bandes dessinées.
Mais, plus encore, c'est graphiquement dans ce chapitre que Blankets atteint des sommets : la manière dont Thompson parvient à représenter la chute des flocons de neige, à y inclure un motif religieux (comme celui de la croix chrétienne à la toute fin), ou visualiser l'électricité statique donne un aspect quasi-fantastique au récit, frôlant avec l'abstraction. Du grand art.

- Chapitre 5 : Je ne veux pas grandir. Trois nouveaux personnages entrent en scène, toujours lors du séjour de Craig chez Raina : il s'agit de la soeur aînée de cette dernière, Julie, de son mari, Dave, et de leur fille (encore bébé), Sarah. Julie s'est éloignée de sa famille et s'est mariée pour gagner son indépendance, c'est l'opposé de Raina : une bourgeoise, pimbêche, immédiatement insupportable. Le portrait dressé de Dave n'est pas plus flatteur : avec ses sous-entendus pesants sur les rapports qu'entretiennent Craig et Raina, il est déplaisant d'entrée de jeu, et physiquement, ce colosse inexpressif semble figurer l'exact contraire de Craig, grand dadais maigrichon à l'air lunaire. Il n'y a rien à sauver chez eux, si ce n'est leur enfant, Sarah, dont Raina est la baby-sitter, ou plus exactement la mère de substitution tant il est clair que Julie et Dave semblent s'en débarrasser en la lui confiant.
Ensuite, lors de la soirée, Raina propose à Craig de lui montrer des photos de famille. Au coeur de cette séquence, qui dévoile le passé de la jeune fille sans grand discours, une scène-clé se produit lorsqu'elle offre à son compagnon un cliché d'elle, enfant, la seule image où elle apparaît seule.
Par ce biais, Raina se remèmore à la fois d'un instant joyeux, où elle partait s'amuser dans la neige, et constate le délitement de sa famille, avec la séparation de ses parents, la charge qu'a représenté l'adoption de Ben et Laura, la situation de Julie, et le sort de Sarah. L'innocence du nourrisson invite Craig et Raina à discuter de l'engagement - celui de former un couple, d'élever des enfants.
Finalement, Raina demande à Craig de passer la nuit avec elle pour ne pas être seule encore une fois.

Le titre de ce chapitre a un double sens : c'est à la fois le souhait exprimé par Craig quand il refuse que les bons moments passés avec Raina cessent, que les responsabilités de l'âge adulte ne le rattrapent et le brident, devant la félicité qui semble s'emparer de Sarah endormie, et en se représentant le bonheur de Raina quand elle était enfant, immortalisée sur une photo ; mais c'est aussi un voeu qu'il sait impossible, prononcé naïvement, comme pour conjurer le futur et ne pas devenir ce que sont des gens comme Julie et Dave, les parents de Raina qui se déchirent.
Blankets est aussi le récit de ce déchirement entre le souvenir de l'enfance enchantée, même si elle n'est pas exempte de brutalité, de cruauté, et le fait d'être adolescent et de vivre une parenthèse encore plus agrèable mais qu'on sait provisoire. Ne plus vouloir grandir ne précise pas à quand on veut cesser de vieillir, c'est espérer, en sachant pertinemment que c'est vain, que le bonheur qu'on vit présentement se fige, se cristallise. En souhaitant que le temps s'arrête, Craig pense qu'il a atteint un aboutissement (et le fait de partager une nuit avec Raina est effectivement un accomplissement, une perfection) mais sait en même temps que c'est un rêve, et qu'être conscient que ce n'est qu'un rêve ne le rend que plus précieux.
La mise en images de ce chapitre est plus sage : pas de réel "morceau de bravoure" dans cette séquence, pas de vignette vraiment mémorable. Mais la prouesse est ailleurs, plus subtile et efficace en quelque sorte, dans un découpage si fluide, si précis, qu'on tourne les pages sans s'en rendre vraiment compte. A ce stade, on a déjà dépassé la moitié des presque 600 pages du livre, et cela sans effort (à moins, comme je l'ai dit auparavant qu'on n'ait été rapidement allergique au traitement dramaturgique, à la fois flippant et lumineux). Il faut, quoi qu'on en pense au final, une vraie maestria pour imprimer un tel rythme à un ouvrage aussi imposant, sans recourir à une imagerie racoleuse.  
L'arbre des amants perchés.

- Chapitre 6 : Teen spirit. 4 temps : le premier renvoie à l'enfance de Craig et de Phil. Les deux frères se chamaillent une nouvelle fois dans leur lit après que Phil ait fait croire à Craig qu'il lui a pissé dessus. Rapidement, tout dégénère et une bagarre éclate au terme de laquelle Craig tombe parterre et Phil urine vraiment sur son frère. C'est alors que leur mère entre dans la chambre : d'abord stupéfaite par le spectacle de ses enfants, elle les traîne sous la douche. C'est la première fois que les deux garçons doivent se laver en ne prenant pas un bain et l'expérience est vécue comme une sorte de rite de passage, fortement symbolique (il s'agit pour eux de se nettoyer mais aussi de se purifier après un acte dégradant, tout en comprenant qu'ils ont échappé à une terrible punition si c'était leur père qui les avait pris sur le fait).
Le deuxième nous ramène dans la chambre de Raina qui demande à Craig de dessiner sur un des murs de sa chambre (pendant qu'elle tape à la machine des poèmes manuscrits de sa composition). Craig ne sait d'abord pas quoi faire, doublement paralysé par la responsabilité qui lui incombe (ne risque-t-il pas de simplement salir le mur ? De réaliser une image qui déplaîra à Raina ?). Finalement, comme tout artiste, c'est en oubliant ces interrogations, en dépassant ses doutes, et surtout en s'isolant, en puisant dans la solitude du dessinateur à l'oeuvre, qu'il peut produire quelque chose. Le résultat est alors évident et parfaitement exécuté (il se représente avec Raina, perché dans un arbre).
Le troisième indique que la scène dans la chambre est en fait un flash-back récent car Craig a accompagné Raina à une fête donnée par des amis de l'école où étudie la jeune fille. Accaparée par ses camarades, elle néglige son compagnon qui échoue à se lier avec ces étrangers à qui il reproche mentalement de l'empêcher d'être seul avec Raina. 
Le quatrième montre Raina et Craig revenant chez elle, en voiture, à la nuit tombée, après la fête. L'ambiance n'est pas gaie, la jeune fille ayant eu le temps de réfléchir sur la viabilité de leur relation et son bien-fondé, car déjà, bientôt, Craig va repartir chez lui et sans doute leur histoire n'y résistera pas. Les fantômes de la vie conjugale terminée de ses parents et celle médiocre, minable, de sa soeur et son mari, hantent prophétiquement la jeune fille.

Craig Thompson entame la dernière ligne droite de son récit à partir de ce chapitre en quatre actes. Chaque séquence annonce le terme de l'histoire du livre (les bêtises des frangins préfigurant leur éloignement, la solitude dans laquelle doivent se plonger Craig - pour dessiner - et Raina - pour écrire - suggérant un mur entre eux, la fête confirmant cette ligne de séparation, et enfin la réflexion exprimée par Raina sur l'avenir de leur liaison).
L'auteur traduit superbement cette mélancolie qui étreint progressivement les acteurs : c'est l'apprentissage de la fin d'une certaine insouciance, celle où les gamineries sont pathétiques, celle où le fait d'avoir trouvé une muse souligne à quel point l'idéalisation d'une personne la rend plus inaccessible que désirable, celle où on se rend compte que les amis de la fille dont on est épris sont des obstacles à l'intimité qu'on voudrait partager avec elle, celle où le plaisir d'être ensemble se brise en se rappelant que bientôt il faudra se quitter - et qu'il est improbable que la romance survive à la distance et au temps qui passe.
Graphiquement, Thompson traite ces scènes avec rapidité, presqu'en les survolant, ne s'autorisant qu'une fois à reconvoquer une imagerie connotée (quand Craig voit Raina comme une déesse). Ce presqu'empressement signifie que le moment n'est pas encore venue de trop appuyer ses effets pour dramatiser la situation (en l'occurrence, la séparation physique de Craig et Raina) : il prépare le lecteur pour la suite et fin du récit. C'est adroit et comme toujours très raffiné.  

- Chapitre 7 : Comme au ciel. Deux séquences se répondent dans ce chapitre. La première nous renvoie l'enfance de Craig et Phil, un épisode dont la gaieté tranche avec l'aspect plutôt sinistre que nous avions de leur vie de famille jusqu'à présent. Gamins donc, les deux frères, quand ils ne trouvaient pas le sommeil, s'amusaient à imaginer que leur lit était un bâteau pris dans une tempête. La mer était démontée, peuplée de requins énormes prêts à dévore celui qui passerait par dessus bord. Finalement, quand ils avaient échappé à ces dangers, ils se collaient l'un à l'autre, blottis dans la même couverture.
La seconde réunit Craig et Raina qui passent une nouvelle nuit ensemble dans le lit de la jeune fille. Pour ne pas être surpris par un de ses parents, Raina avait convenu avec Craig de le réveiller, grâce à son radio-réveil avant l'arrivée de son père ou sa mère au matin. Mais cette fois-ci, elle oublie (accidentellement ou volontairement ?) de brancher l'appareil. Plus proches que jamais, après d'énièmes confidences au coeur de la nuit, ils franchissent un nouveau cap dans l'intimité, s'embrassant, se caressant, se dévêtissant et s'étreignant...

Cette étreinte à la fois fougeuse et tendre est dessinée d'une manière équivoque par Thompson, si bien qu'on ne sait trop si ses personnages passent vraiment à l'acte, font l'amour (le doute est permis car ils ne sont pas complètement nus - Raina garde sa culotte par exemple). Mais qu'importe, il s'agit d'une véritable nuit d'amour, une extase partagée. L'ambiguïté réelle de la scène est sa raison : comme nous le verrons dès le chapitre suivant, cette étreinte ressemble davantage à un ultime échange, qui passe plus par la chair que par la parole, que comme une nouvelle étape prolongeant la relation des amants. C'est en vérité un adieu et c'est pourquoi ce moment est à la fois une consécration et un achèvement.
L'intimité et le partage sont au coeur de cet épisode puisque dans la partie consacrée à la "tempête", nous assistons également à une sorte d'étreinte, de communion, mais cette fois entre Craig et Phil. Ce souvenir est le premier vraiment joyeux depuis le début de l'histoire dans les évocations de la vie de famille Thompson. Les deux frères y laissent libre cours à leur fantaisie débridée, sans que plane la menace des parents, le poids de l'éducation religieuse : c'est une fantasmagorie où la force de la fratrie a raison de tout - du réel, du danger, du temps, de l'espace. La fait que la séquence se déroule dans un lit n'est pas seulement un écho de l'autre "scène de lit" avec Raina et Craig, c'est avec son décor délirant, produit de l'imagination, un hommage évident au Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay, dans lequel le héros (lui-même enfant, d'un âge similaire à celui des frères Thompson) vivait en rêvant des aventures extravagantes et dont la chute était invariable (il se réveillait en sursaut, en tombant du meuble, mais la suite de ses voyages endormis reprenait exactement au moment où ils s'étaient interrompus à l'épisode suivant).
Le trait vif, avec des coups de pinceaux vifs, parfois secs, fait merveille pour décrire aussi bien le mouvement de la traversée maritime houleuse que pour représenter l'enlacement des amants, avec d'un côté des lignages anguleux, agressifs, et de l'autre des courbes qui semblent figurer d'autres vagues mais plus paisibles, un roulis grisant et sensuel.    
La tempête.
- Chapitre 8 : La caverne engloutie. La narration reprend un défilement dense et nerveux dans une succession de scènes rapides et brêves. D'abord, les parents Thompson offrent à chacun de leurs fils leur propre chambre. Ce cadeau, d'abord bien accueilli par les deux frères, en les séparant physiquement, leur fait finalement comprendre à quel point ils ont besoin d'être proches, et rapidement, Phil, à l'invitation de Craig, rejoint le grand lit de son aîné. Pourtant, plus tard, nous verrons que le fait d'avoir chacun leur quartier redéfinira leur relation.
Ensuite, un peu plus âgés, les deux frères se rappellent un étrange épisode de leur enfance lorsqu'ils avaient découvert une grotte durant l'hiver. Avec la fonte des neiges, la grotte s'est réduite en un terrier étroit puis a complètement disparu, comme engloutie par la terre.
Après cela, c'est l'heure de la séparation pour Raina et Craig : la séquence est traîtée comme un échange de prisonniers, chacun d'un des parents (le père de Raina, la mère de Craig) s'étant donné rendez-vous à mi-chemin entre le Michigan et le Wisconsin. Sous les regards scrutateurs de leurs géniteurs, les deux jeunes gens se disent adieu (sans encore savoir qu'ils ne se reverront jamais) de manière à la fois gauche et tendre, en s'enlaçant pudiquement. Puis Raina repart la première dans la voiture de (et avec) son père.
De retour chez lui (après avoir entendu sa mère durant le trajet lui avoir dit que, doutant qu'ils n'étaient qu'amis, lui et Raina, elle aurait dû lui refuser ce séjour de deux semaines dans le Michigan), quelque chose a définitivement changé pour Craig, étranger dans sa propre maison. Il retrouve son frère s'amusant dans sa chambre avec un jeu vidéo violent : on comprend qu'entre lui et Phil, la complicité de l'enfance a depuis longtemps passé. Du moins jusqu'à ce que Craig voit les dessins de son cadet : leur passion commune reste le dernier vrai lien entre eux, et l'aîné fait promettre à l'autre de ne jamais cesser de la pratiquer.
Mais, donc, quelque chose, au début indéfinissable, a mué chez Craig après ses deux semaines loin de chez lui : en évoquant le fameux mythe de la grotte chez Platon, il comprend (et nous avec lui) ce qu'il ressent désormais. Cela prend la forme de questionnements intimes : comment apprécier justement ce qu'il vient de vivre avec Raina, la qualité de leurs sentiments, de leur relation, et mesurer leur impact maintenant qu'il est revenu à sa base ? Toute cette parenthèse n'a-t-elle pas été qu'un rêve, une sublime illusion, mais une illusion quand même ?
Cette interrogation va poursuivre son cours, plus profondément et largement, car Craig comprend que ce qu'il a vécu dans le Michigan bouleverse toute son existence désormais. Son rapport à la foi est progressivement mais irréversiblement remis en compte : à son tour, elle lui apparaît comme une illusion pire un mensonge et il ne croit plus. Non plus en Dieu, non plus en une certaine spiritualité, mais dans les préceptes religieux dans lequels on l'a élevé et tels qu'on lui a enseigné au catéchisme.

La séparation, le retour chez soi, sur soi et la remise en question sont donc au coeur de ce chapitre particulièrement dense. Des pans entiers de la vie de Craig se renversent à mesure qu'il éprouve en quoi le séjour chez Raina l'a affecté. Il ne s'agit pas seulement d'évoquer la séparation des amants, en vérité Thompson la traite rapidement, sans effusion, avec sobriété et élégance. Il est davantage question de la façon dont Craig, en revenant chez lui, ne reconnaît plus rien : désormais, les contraintes religieuses l'insupportent (quand bien même il ne l'exprime pas ouvertement), le constat est fait que sa complicité avec Phil (si forte durant l'enfance) n'est qu'un souvenir. 
Ironiquement, c'est au moment où il comprend qu'il a perdu la foi, ou plus exactement où il ne croit plus à l'enseignement des Evangiles tel qu'il l'a reçu, que Craig a une révèlation, plus existentielle que mystique, mais aussi radicale, décisive : ce n'est plus sa vie, ce n'est plus sa croyance, et il choisit de rompre avec elles, sans bruit mais déterminé.
Suivant la méthode appliquée depuis le début du récit, Thompson revient, quand il communique beaucoup d'informations au lecteur, à un découpage plus sobre car il ne s'agit pas d'entraver le déroulement de l'histoire avec des effets visuels qui compromettraient le rythme de la lecture ou l'intelligibilité de ses propos. Et le résultat est parfait : on saisit précisèment, sans effort ni surprise, la métamorphose du héros en ressentant comme lui à quel point le retour dans le Wisconsin ressemble à un retour à la fois familier et où le protagoniste est déphasé.      
L'amour.
- Chapitre 9 : Notes de bas de page. Nous voilà arrivé au terme de l'aventure : comme l'indique le titre du chapitre, ce qui va être relaté apparaît comme un appendice, confirmant certains points antérieurs, dévoilant la suite d'autres évènements, concluant des pistes.
Dans l'épisode précédent, Craig a mis fin à ses rapports avec Raina, avec laquelle il ne communiquait plus que par téléphone. Leurs échanges se réduisaient à une conversation de plus en plus banale, sur le temps qu'il faisait chez eux, la dégradation de la situation familiale de Raina, le poids des responsabilités sur la jeune fille - et par là même l'impuissance de Craig à l'aider à cause de leur éloignement (mais aussi parce qu'il n'y pouvait objectivement rien) - quand ce n'étaient pas des silences embarrassés qui dominaient. Le jeune homme décide in fine de passer un dernier coup de fil à son amie pour lui dire "au revoir" : il ne va nulle part (comme leur relation désormais) mais il est devenu évident pour tous les deux qu'ils ne se reverront pas, qu'il n'y a pas d'avenir pour eux ensemble (comme l'avait prophétisé Raina au retour de la fête chez ses amis dans le Michigan). Dans ce cas, il faut conclure plutôt que se leurrer avec des projets chimériques et parce que chacun a son lot de problèmes à régler - et à régler seul.
En rompant, résigné et sans fracas, Craig a franchi une nouvelle étape dans son émancipation. Il quitte aussi l'adolescence pour entrer dans l'âge adulte et sa famille pour poursuivre des études en ville (où la simple visite à la bibliothèque ressemble à la découverte d'un magasin de friandises gratuites). En s'éloignant, il abandonne, sans regrets ni doutes, le milieu ultra-puritain dans lequel il a toujours baigné et dont les thuriféraires lui décrivent les études aux Beaux-Arts comme une promesse de déchéance (les artistes étant condamnés à être des débauchés, et même pire, des homosexuels...).
Craig ne revient plus auprès de ses parents et de son frère qu'en des occasions spéciales : pour fêter l'obtention de diplômes, pour le mariage de Phil (avec une géologue dont les connaissances contredisent évidemment les thèses créationnistes). Pourtant, il refuse de décevoir (ou de briser le coeur) de sa mère en lui avouant qu'il a renoncé à devenir missionnaire, ou en parlant de son abandon des Saintes Ecritures depuis qu'il a découvert que les transcriptions et les traductions en avaient altéré le contenu (et donc faussé le message).
Que reste-t-il alors du Wisconsin natal, des souvenirs bons (l'amitié d'un frère, l'amour chaste de Raina) ou moins bons (la sévérité de l'éducation, les persécutions de l'enfance, la bondieuserie des enseignants) ? Retrouver dans un carton rangé dans le cagibi, autrefois si terrifiant, le couvre-lit en patchwork, un passage de la Bible laissant à la fois place au doute et invitant à l'amour, et le fait de laisser ses traces de pas, même éphémèrement, dans la neige...

Le final de Blankets pouvait être une déception, avec un chapitre dispensable, au contenu et au traitement sans saveur. C'est tout le contraire : Thompson ne termine pas vraiment son récit, il préfère nous montrer la redéfinition de son double après les expériences qu'il a traversées et les leçons qu'il en a tirées, la manière dont tout cela (les personnes, les faits) l'ont affecté et transformé. Et certainement rendu plus heureux, enfin heureux.
Miraculeusement, si j'ose dire, cette conclusion à la fois romanesque (comme un film de François Truffaut) et intimiste (comme tout récit autobiographique sincère, honnête) n'a rien d'un rajout superflu, mais est à la fois ouvert et intelligemment terminal. Blankets brasse en fin de compte beaucoup de choses - de thèmes, de situations, de symboles, de métaphores - tout en laissant un sentiment à la fois de rapidité (on ne s'ennuie jamais à le lire, le tempo est varié) et d'entièreté (il n'y a rien à ajouter, tout est dit et bien dit, tout est compréhensible).
Visuellement, ce voyage dans l'espace et le temps d'un jeune homme, qui n'a finalement qu'une vingtaine d'années au terme du livre (Thompson est né en 1975), est aussi prodigieux, mélangeant le goût de la belle image, un certain sens du baroque, et au milieu d'ombres terribles, la subsistance d'une grande luminosité.    

Du crayonné à la version encrée.

Raina.

mercredi 12 octobre 2011

Critique 273 : THE LEAGUE OF EXTRAORDINARY GENTLEMEN - CENTURY 2 : 1969, d'Alan Moore et Kevin O'Neill

The League of Extraordinary Gentlemen - Century : 1969 est le deuxième tome du Volume III de la série crée et écrite par Alan Moore et dessinée par Kevin O'Neill, co-publiée par Top Shelf et Knockabout Comics en 2011. L'histoire fait suite à Century : 1910.
*
Paint it black est la suite de What keeps mankind alive : l'action se situe en 1969, presque 60 ans après le précédent tome, et 11 ans après les évènements relatés dans le Black Dossier.
Mina Harker, Allan Quatermain et Orlando reviennent en Angleterre pour enquêter sur le meurtre de la pop-star Basil Thomas selon un mode opératoire évoquant le culte d'Oliver Haddo.
Mais nos héros ont bien changé depuis leur précédente aventure : Mina éprouve le poids de l'immortalité tandis qu'Allan et Orlando deviennent amants. Leurs investigations leur font comprendre que l'esprit d'Haddo passe de corps en corps et après avoir possédé Kosmo Gallion, il s'apprête à passer dans celui de Terner, le partenaire de Basil Thomas au sein du groupe de rock The Purple Orchestra.
Les trois héros rencontrent l'étrange Andrew Norton qui les met en garde de manière cryptique en leur rappelant le projet d'Haddo qui est d'engendrer l'Antéchrist, le Moonchild. Il les prévient aussi qu'ils se reverront en 2009 mais qu'alors il sera trop tard.
Pendant ce temps, Jack Carter est engagé par Vince Dakin pour enquêter lui aussi sur la mort de Basil Thomas. Carter remonte à son tour jusqu'à Kosmo Gallion qu'il a pour mission d'exécuter.
Terner, remplaçant Basil Thomas à la tête du Purple Orchestra, donne un concert à Hyde Park (où est érigée une statue à la gloire de Mr Hyde, mort à la fin du Volume II des aventures de la Ligue). Mina comprend alors que la source de la menace, l'esprit d'Haddo dans le corps de Gallion, se trouve dans la boutique de ce dernier et y envoie Orlando et Allan. Assistant au concert après avoir avalé une pilule de drogue, Mina est victime d'hallucinations et affronte Haddo dans le plan astral. Haddo échoue à posséder Terner et se réincarne dans le corps de Tom Riddler tandis que Mina, délirante, est embarquée dans une ambulance.
8 ans plus tard, en 1977, Allan et Orlando sont toujours sans nouvelles de Mina et se séparent dans une salle où se produit un groupe de punk-music. Allan est devenu un misérable junkie, Orlando une femme qui s'apprête à s'engager dans l'armée car elle redevient un homme...
*    
La suite de ce 3ème Volume confirme le virage de plus en plus complexe et déjantée de la série, et par là même souligne la volonté d'Alan Moore d'achever son oeuvre (après laquelle il aurait décidé de se retirer des comics pour se consacrer à la magie) dans un véritable feu d'artifices. 
La narration atteint de fait une densité rare et exige du lecteur un investissement, à la fois pour suivre les méandres de l'intrigue (qui opère des haltes à des époques fort éloignées les unes des autres) et l'évolution de ses héros (immortels et fatigués de l'être). Une fois qu'on est immergé pourtant, on retrouve assez vite ses repères avec l'affaire du Moonchild, cet Antéchrist dont Oliver Haddo veut célèbrer l'avènement.
Ce qui désarçonne davantage et demande de s'accrocher un peu, c'est le décor : après l'époque victorienne des premier et deuxième Volumes et le début du XXème siècle du troisième, l'enquête de la Ligue (réduite à un trio désormais) se déroule dans le Londres de 1969, en pleine vague hippie et de liberté sexuelle.
Moore s'amuse avec les clichés de l'époque et du genre narratif, maniant des stéréotypes romanesques (comme les quartiers généraux secrets, les sectes satanistes, les meurtres rituels, les échappées psychédéliques sur le plan astral). Le combat final se clot sur un cliffhanger particulièrement surprenant où le sort des héros est complètement bouleversé, et l'épilogue en 1977 laisse le lecteur encore plus déboussolé qu'au terme du Volume II après que les martiens aient quasiment tué toute l'équipe originelle.

Au fil des pages, Moore produit une quantité d'allusions à l'époque et au lieu de l'action, quitte à ce qu'elles ne soient pas toutes perceptibles par le lecteur : la manoeuvre semble être faite non pas pour nous égarer mais pour nous inviter à rechercher qui est qui, d'où provient tel élément et s'il a vraiment de l'importance, c'est très ludique si on accepte de s'y abandonner.
Par exemple, Moore et O'Neill sont tous les deux nés en 1953, ils avaient donc 16 ans en 1969, ils en ont 58 aujourd'hui et le récit abonde en personnages réels ou non liés à cette année et à Londres (comme Jerry Cornelius, l'une des incarnations du Champion Éternel de Michael Moorcock ; les Rutles, une version des Beatles ; Mick Jagger comme modèle de Terner, le nom du héros du film Performance de Donald Camell ; Jack Carter joué par Michael Caine dans Get Carter de Mike Hodges ; Kosmo Gallion apparu dans la série Chapeau melon et bottes de cuir ; Vince Dakin le héros de Villain de Michael Tuchner avec Richard Burton ; ou Tom Riddler sorti des pages de Harry Potter). Mais Moore a aussi précisé qu'entre lui et Kevin O'Neill existait un jeu auquel a activement participé le dessinateur en ajoutant des clins d'oeil dont le scénariste n'avait pas connaissance (par exemple une photo souvenir de Moore de Steve Moore et Derek Strokes redessinée par O'Neill).
En vérité, la liberté des moeurs évoquée dans cet album reflète la liberté narrative de Moore et O'Neill dans leur entreprise et Century : 1969  le résume plus que jamais. En ouverture de cet opus, un encart prévient que les éditeurs vous feront rentrer dans le rang, référence explicite au fait que pour ce tome, Moore et O'Neill ont changé de crémerie à cause de problème de censure chez leur précédent partenaire (et plus largement, en ce qui concerne Moore, son émancipation vis-à-vis des majors avec lesquelles il s'est défintivement brouillé).

Cette radicalité frondeuse et amusée se traduit encore plus franchement dans le graphisme de Kevin O'Neill où les personnages ont abandonné tout réalisme pour atteindre la puissance de la caricature d'un Daumier sous acide, avec une galerie de trognes irrésistibles, des décors grossiers mais très suggestifs, des ambiances tranchées. La représentation de la sexualité est elle aussi devenue plus agressive et insolente : dès le début, un homme fait une fellation à un autre, plus tard Mina couche avec une autre femme avant de se faire quasiment violer en public par Tom Riddler lors du concert à Hyde Park alors qu'elle est en plein trip.
Le dessin d'O'Neill n'est pas beau, il ne flatte pas l'oeil, mais il est puissant, acéré, riche en images mémorables. C'est un dessin difficile et provocante mais jamais gratuit car il est là pour traduire un texte qui bouscule les conventions du récit et le confort du lecteur.

L'ouvrage (peu épais malgré sa densité, 80 pages) se conclut comme le précédent par une nouvelle de 6 pages agrémentées de quatre petites illustrations. Le récit n'a appartemment toujours aucun lien évident avec la bande dessinée, mais peut-être le prochain tome fera la synthèse entre cette explication de l'origine du Galley-wag (son évasion en 1896, sa rencontre avec le monstre de Frankenstein et les créatures du docteur Copelius à Toyland), le voyage sur la lune de Mina et du Galley-wag en 1964 et leur découverte de sélénites.

Est-ce facile à lire ? Non, ce n'est pas un livre qui se donne mais qui se gagne, mais en même temps, comme souvent avec Moore, le gain offre des sentiments profonds et divertissants à la fois, c'est drôle et cru, fou et inventif. On en sort à la fois vidé et jubilant, avec l'envie intacte de connaître la suite (et fin).

mercredi 17 février 2010

Critique 130 : LA LIGUE DES GENTLEMEN EXTRAORDINAIRES - CENTURY : 1910, d'Alan Moore et Kevin O'Neill


The League of Extraordinary Gentlemen, Volume III: Century est le troisième volume de la série écrite par Alan Moore et illustrée par Kevin O'Neill, publiée par Top Shelf (aux Etats-Unis) et Knockabout Comics (en Angleterre).
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Dans ce premier livre, qui se déroule 12 ans après l'invasion martienne contrecarrée par la Ligue et qui coûta la vie à Mr Hyde et l'Homme Invisible, de multiples personnages vont se croiser à nouveau dans une ambiance de fin du monde.
Ainsi Janni Dakkar se brouille avec son père, le Capitaine Nemo, qui agonise à bord de son Nautilus. Elle débarque clandestinement à Londres et décroche une place de bonne à tout faire dans une taverne mal fâmée où elle est observée par les regards lubriques des clients.
Par ailleurs, Thomas Carnacki est assailli par des rêves prémonitoires où il voit Oliver Haddo et sa secte préparer la venue du Moonchild. Ces funestes présages conduisent Mina Harker à reformer une équipe composée d'Orlando, A.J. Raffles et Allan Quatermain Jr avec laquelle elle localise le mage - mais sans avoir la moindre preuve pour l'arrêter.
Cependant, Jack MacHeath, accusé de plusieurs meurtres, est arrêté et amené à la potence sous les yeux de Mycroft Holmes.
Janni, violemment malmenée, met le port à feu et à sang et succède à son père mort à la barre du Nautilus, toujours secondé par Ishmael...
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Ce nouvel épisode de la League of Extraordinary Gentlemen est à la fois formidablement prometteur et terriblement frustrant : avec une suite prévue pour se passer en 1969 et un dénouement en 2009 (!), Moore et O'Neill nous mettent l'eau à la bouche mais nous oblige aussi à s'armer de patience.
En passant chez Top Shelf, Alan Moore a expliqué qu'il avait en liberté et allait désormais s'aventurer dans des constructions narratives encore plus audacieuses : c'est déjà sensible ici où il mène le lecteur par le bout du nez en n'en faisant qu'à sa tête.
Par conséquent, ne vous attendez pas à un comic-book ordinaire et bâlisé où les héros et lers aventures ressemblent au tout-venant : du début à la fin, cette nouvelle Ligue ne sait pas où elle met les pieds et collectionne les échecs et déconvenues. C'est à la fois désarmant, très drôle et iconoclaste.
Pour corser l'affaire, le livre se termine par un texte de 6 pages, en petits caractères, et accompagné de 4 illustrations, intitulé Les laquais de la Lune, composé de plusieurs parties fournissant des précisions sur des faits survenus entretemps.
On y apprend comment, apparemment, comment Orlando a acquis l'immortalité en 1236 avant J.C., d'une manière qui n'est pas sans rappeler 2001 : L'odyssée de l'espace.
Puis, en 1964, trois scènes se succèdent : d'abord un dialogue entre Allan et Orlando sur le point de s'abandonner à des frasques sexels dans le Paris de 1964, suivi d'un échange entre le Captain Universe et Vull dans le nuage de Magellan, et enfin, depuis Brazen World, Prospero, Mina Harker et le Galley-wag s'apprêtent à partir sur la lune.
Autant d'éléments dont la connection avec le récit est pour le moins nébuleuse mais qui, connaissant Moore, doivent faire partie d'un plan d'ensemble plus vaste et qui devrait être révèlé dans les deux prochains tomes.
Mais que le lecteur ne s'effraie pas : tous les ingrédients qui singularisent la série sont encore présents. On retrouve une sacrée galerie de personnages sortis de romans populaires plus ou moins connus, des figures féminines déterminées (Mina, Janni) malgré les épreuves, la présence de Mycroft Holmes... Le tout servi avec cet humour british très mordant et distancié, des références à From Hell (l'assassin au couteau), et un détournement grâtiné mais inspiré (à la manière d'un choeur grec antique) des chansons de L'Opéra de Quat'Sous de Bertolt Brecht.
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Graphiqement, la contribution de Kevin O'Neill reste essentielle à la série : son style anguleux si particulier peut dérouter mais il faut voir avec quel soin il détaille les vêtements et les décors, le découpage et les angles, les expressions des personnages. Les pages sont d'une remarquable lisibilité et le rythme est admirablement soutenu pour une bande dessinée reposant quasi-exclusivement sur les dialogues.
La linéarité prédominante dans le trait et la simplicité du cadrage invite le lecteur à regarder différemment les héros et les endroits qu'ils traversent, transformant ainsi les scènes de massacre en tableaux baroques terrifiants sans être complaisants.
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Encore une fois, et cela malgré des partis-pris parfois brutaux pour le lecteur lambda, Alan Moore réussit à nous embarquer dans un délire aussi jubilatoire qu'érudit : on n'a déjà hâte de découvrir la suite de cette intrigue farfelue et apocalyptique, digne des deux premiers volumes d'une des productions les plus réjouissantes de ces dix dernières années.

lundi 18 mai 2009

Critique 47 : FROM HELL, d'Alan Moore et Eddie Campbell

L'Everest d'Alan Moore !
Ce n'est pas sans appréhension qu'on attaque la lecture de cet imposant ouvrage, ce pavé de plus de 500 pages au sujet difficile, d'une ambition folle, qui a pris dix années à être réalisé, et qui nécessite plusieurs heures de lecture... Et encore plusieurs heures pour "digérer" cette lecture, qui vous hante puissamment.
Donc attention : cet ouvrage n'est pas à mettre entre toutes les mains et même des lecteurs aguerris n'en sortent pas indemnes. Mais pour qui choisit quand même de tenter l'aventure, c'est un voyage inoubliable, une véritable expérience, qui confirme le génie exceptionnel de son auteur.
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From Hell est un essai sur l'une des plus grandes énigmes criminelles de l'Histoire puisqu'il traite de l'identité et du mobile de Jack l'éventreur, mais il dépeint aussi la société anglaise à l'épqoue victorienne et réfléchit à la condition féminine.
Le titre ("De l'enfer") provient d'une lettre envoyée à la police en 1888 par l'assassin présumé, qui n'a jamais été arrêté.
A l'origine, From Hell fut édité en 12 livrets, en noir et blanc, avant d'être rassemblé en un seul volume relié de 512 pages : le prix de la critique au festival d'Angoulême le récompensa en 2001.
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La structure de l'oeuvre emprunte au feuilleton (procédé familier à Moore depuis Watchmen) : on compte quatorze chapitres (plus ou moins longs), encadrés par un prologue et un épilogue, plus deux appendices (qui font partie intégrante du récit) - le 1er est constitué d'une quarantaine de pages d'annotations, le 2nd est un épisode supplémentaire de 24 pages, Le Bal des chasseurs de mouettes, concluant l'histoire de manière ironique les nombreuses tentatives d'explications des meurtres de Jack l'Éventreur en donnant finalement le point de vue de Moore sur l'affaire.

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En Angleterre, à l'époque victorienne, le Duc de Clarence, petit-fils de la Reine Victoria, a une liaison amoureuse clandestine avec Annie Crook, une vendeuse de l'East End à Londres. Ils se marient en secret et ont un enfant. La reine Victoria y met un terme en éloignant le duc de la capitale et en faisant interner Annie Crook dans un asile d'aliénés après avoir subi une lobotomie.
Malheureusement, plusieurs prostituées, amies d'Annie, essaient de profiter de la situation pour obtenir de l'argent qu'une bande de racketteurs de leur quartier leur réclame. Alertée de cette tentative de chantage, la reine Victoria demande alors au médecin royal, Sir William Gull, de se débarrasser de ces personnes pour éviter un scandale.
Le Docteur Gull est un déséquilibré, hanté par des visions mystiques, qu'il confie à son cocher, Nettley, au cours d'une longue traversée de Londres où il visite et commente de nombreux symboles architecturaux de la ville. Selon Gull, l'histoire de l'humanité est une lutte permanente entre les hommes pour dépouiller les femmes du pouvoir qu'elles détenaient dans les sociétés préhistoriques. Il appuie son argumentaire avec de nombreuses évocations mythiques, symboliques et scientifiques, et c'est ainsi qu'il remplit la mission dont l'a chargé la reine Victoria. Supprimer des prostituées est pour lui un acte de "magie sociale" destiné à raffermir l'ascendance de l'homme sur la femme dans la société.
Face à la reine, Gull justifie ses terribles méthodes en expliquant qu'il s'agit d'avertissements franc-maçonnique contre les Illuminati
qui mettraient en péril la couronne.
L'inspecteur Frederic Abberline est chargé d'enquêter sur ces meurtres : plusieurs suspects sont envisagés, mais ses investigations sont un échec.
La situation empire quand un journaliste rédige une lettre où il prétend être le tueur : ainsi qu'apparaît le nom de Jack l'éventreur pour désigner le maniaque.
Le délire de Gull culmine lorsqu'il élimine Mary Jane Kelly : Londres lui apparaît un siècle dans le futur. Devenu à son tour une menace pour la reine, il est livré au jugement d'un tribunal franc-maçon secret, qui décide de l'incarcérer après l'avoir fait lobotomiser.
Montague John Druitt, un jeune enseignant et avocat, accusé d'homosexualité, servira de bouc émissaire pour calmer la population : il est "suicidé" après qu'on l'ait forcé à écrire une lettre d'aveu.
Avant de mourir, une ultime vision assaille Gull : il quitte son enveloppe charnelle et entame un voyage dans le temps au cours duquel il va inspirer d'autres assassins fameux comme Peter Sutcliffe ou Ian Brady mais aussi l'auteur William Blake.

*
Pour bâtir ce monument, Alan Moore s'est inspiré d'une thèse polémiquée émise par Stephen Knight : il est question d'un complot franc-maçonnique à l'origine des meurtres de Jack l'éventreur pour cacher l'existence d'un bâtard dans la famille royale, fils du prince Albert Victor, duc de Clarence. Par la suite, Moore a expliqué qu'il ne soutenait pas cette théorie mais qu'il la considérait comme une base pour son travail.
Qouiqu'il en soit, même si From Hell est et reste une fiction, Moore et Eddie Campbell ont effectué des recherches considérables pour rendre leur histoire la plus crédible possible, comme en témoigne les abondantes notes et références, indiquant les scènes purement imaginaires et les faits avérés.
Le récit est aussi une analyse très poussée sur le personnage de sir William Gull : sa personnalité complexe, sa philosophie existentielle, ses motivations et son double rôle de médecin royal et de serial-killer sont explorés avec force détails. C'est un "héros" qu'on n'oublie plus jamais après avoir lu From Hell, que l'on croit ou non qu'il ait été Jack l'éventreur.
Il se trouve que l'authentique William Gull a eu une attaque cardiaque et Moore s'en sert comme prétexte pour justifier ses délires - comme lorsqu'il "voit" une apparition de Jahbulon, une figure mystique de la franc-maçonnerie, événement qui va le voir sombrer définitivement dans la folie.
Au début de l'histoire, on accompagne également Gull et son cocher dans une étrange virée au coeur de Londres : les principaux monuments de la capitale anglaise cacheraient une signification mystique ayant disparu avec le monde moderne. Moore a raconté avoir imaginé ce passage après avoir lu Ian Sinclair.
D'autres célébrités de l'époque sont évoquées telles qu'Oscar Wilde, Aleister Crowley, William Butler Yeats, Joseph Merrick (le fameux Elephant Man).
Et puis que Moore adhère ou on à la théorie de la conspiration "royalo-maçonnique" dans cette affaire, à vrai dire peu importe ! On peut parler de "béquille scénaristique" dans la mesure où il s'en sert avant tout pour critiquer la société anglaise de la fin du XIXème siècle : la charge est d'ailleurs implacable contre les inégalités sociales de l'époque et du pays. La comparaison entre le style de vie des nantis (comme Gull justement) et celui des plus misérables est accablante, d'une grande cruauté, d'une vérité sans concession et, à ce sujet, Moore a exprimé son regret que le Royaume-Uni n'ait pas connu une Révolution comparable à celle de la France en 1789.
Le discours profondément féministe qui parcourt l'œuvre, avec ces meurtres clairement présentés comme des actes symboliques voulant réaffirmer l'ascendance du mâle, participe du même mouvement politique.
L’intérêt de ce "graphic novel" est moins de découvrir qui est Jack l'éventreur (son identité nous est rapidement révélée) que de découvrir pourquoi et comment il l’est devenu. Mais les curieux pourront, comme ce fut mon cas, s'intéresser aux sociétés secrètes à partir du rôle que Moore prête aux francs-maçons.
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L'important travail de documentation est aussi palpable dans les dessins d'Eddie Campbell. D'un trait de plume acérée, il nous montre un Londres noir, sale, cru, profondément humain, saisissant dans sa représentation qui emprunte au gothique et à l'expressionnisme. Il émane de ses planches une atmosphère lugubre, insensée, effrayante, traversée par des visages spectraux. Son trait hachuré, sombre, produit un effet proche de la sidération.
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Que From Hell soit étudié dans certaines universités ou qu'il ait été interdit en Australie nous prouvent encore son importance : en effet, il est avéré que la censure condamne souvent les grandes œuvres. Et cette bande dessinée qui dépasse les standards du genre est une oeuvre aussi immense qu'unique.