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mercredi 5 mai 2010

Critique 145 : PLANETARY, VOLUME 4 - SPACETIME ARCHAEOLOGY, de Warren Ellis et John Cassaday



PLANETARY : SPACETIME ARCHAEOLOGY rassemble les épisodes 19 à 27, les derniers de la série créée et écrite par Warren Ellis et dessinée par John Cassaday, publiés entre 2004 et 2006 puis en 2009 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
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Planetary a révèlé progressivement les éléments d'une vaste conspiration opposant le groupe des Quatre (une version maléfique des Quatre Fantastiques) et l'équipe formée par Elijah Snow, un homme né en 1900 et pourvu de pouvoirs extraordinaires (comme d'autres personnages de l'univers Wildstorm) : les premiers voulaient dominer le monde, en ayant apparemment obtenu leurs facultés paranormales contre un marché avec des puissances d'un autre monde ; les seconds voulaient les en empêcher en cherchant et en protégeant les vestiges de l'Histoire secrète du monde.

Les membres de Planetary (Elijah Snow, Jakita Wagner et le Batteur) localisent un engin spatial très spécial et y envoient des anges pour l'inspecter. L'un des Quatre, Jacob Greene, débarque à son tour et va être neutraliser sans avoir eu le temps de réagir. C'est après William Leather, le deuxième membre de son groupe à être piègé par Planetary : le ton est donné, Elijah et ses acolytes ont décidé de prendre leur revanche et vont s'y employer méthodiquement.
Puis Elijah Snow consulte Melanchta, une espèce de shaman, qui va lui révèler la véritable nature de son rôle sur Terre : tous les "enfants du siècle" comme lui ne sont pas là par hasard et ont une mission précise à remplir.
De nouvelles révélations sur le passé, et par ricochet un moyen supplémentaire et décisif pour Elijah de vaincre Randall Dowling et Kim Süskind, ses deux derniers (et plus redoutables) adversaires, font surface.
Les circonstances du sauvetage et du recrutement du Drummer lorsqu'il était enfant sont dévoilées et c'est une nouvelle occasion de découvrir une faille pour dominer ce qui reste des Quatre. tout comme le fait que la composition de l'équipe de terrain de Planetary ne doit rien au hasard - pas plus que la la position de leur leader.
La duplicité de John Stone, puis l'heure du châtiment pour Dowling et Süskind n'est plus loin. Ne reste plus qu'à boucler la boucle et à se charger d'Ambrose Chase, disparu mais peut-être pas mort...

En Avril 1999 paraissait le premier numéro de Planetary. Dix ans et sept mois plus tard, en Octobre 2009, l'une des meilleures séries modernes se termine après 27 épisodes. Les neuf derniers chapitres de cette saga sont aujourd'hui dans ce quatrième volume dont le titre est une synthèse parfaite : Spacetime Archaeology (l'archéologie de l'espace-temps).
Une page se tourne donc. Mais la conclusion est-elle à la hauteur de ce qui a précédé ?

Le premier commentaire qui s'impose une fois le livre terminé concerne le travail de John Cassaday qui est absolument magnifique. Le dessinateur remercie à la fin du volume son scénariste pour avoir fait de lui un meilleur artiste et c'est vrai que Planetary n'a pas seulement valu de nombreuses récompenses à Cassaday : elle en a réellement fait un de ces graphistes qui marque une vie de lecteur, un fabuleux faiseur d'images, qui bonifie toute une histoire, donne à une tell entreprise une qualité que seuls les grands comics possèdent.

On notera encore une fois son don exceptionnel pour concevoir des appareillages merveilleux et des décors enchanteurs qui transporte le lecteur dans un monde où le merveilleux existe.

C'est aussi un maître de l'expressivité et grâce à cela on s'est attaché à ses héros, on a vibré avec eux, au point qu'ils sont devenus des figures aussi familières que les plus fameuses icônes : John Cassaday est un magicien.

Cet illustrateur a réussi le tour de force de donner vie à un univers d'une incroyable richesse, aux objets les plus improbables, aux théories les plus échevelées et aux concepts les plus hallucinants de son scénariste : tout va de soi grâce à une mise en image à la fois sophistiquée, intelligente et d'une simplicité admirables.
Grâce à Cassaday, le lecteur renoue avec un monde enchanteur.

Le scénario est quant à lui tout à fait à la mesure de l'immense attente générée par les précédents tomes : le défi était de taille mais Warren Ellis s'est surpassé, livrant son oeuvre la plus aboutie, la plus palpitante, la plus poétique, la plus personnelle aussi sans doute tant elle résume toutes ses merveilleuses lubies. Et dans le même temps, il réussit à nous surprendre en révélant la nature plus trouble qu'on ne pouvait s'y attendre de ses héros, échappant ainsi aux clichés.

La manière dont l'auteur est parvenu à conclure tous les faisceaux de ses intrigues sans céder à la facilité, sans négliger le moindre détail, devrait servir de modèle à ses confrères (et l'inciter peut-être aussi à moins se disperser pour produire moins mais mieux).

Tout ce qui séduit dans Planetary est là : les références au passé, aux genres (avec en particulier un détour somptueux par le western, qui figure déjà comme un classique de la série), aux codes narratifs, mais avec une puissance encore supérieure à ce qu'il avait déjà imaginé (et pourtant, après le troisième tome, on doutait qu'il puisse faire mieux).

Plus particulièrement, Warren Ellis a intensifié tout en les densifiant ses concepts fêtiches empruntés à la science-fiction (qui l'inspire plus et mieux que le genre super-héroïque) et ses théories sur la structuration de la réalité (ou devrai-je dire des réalités).

Qu'importe que vous adhériez ou non à ses délires, leur pouvoir de divertissement vous entraîne et vous transporte très loin, très haut : Planetary, c'est aussi cela, un grand huit, un trip sidérant, où si l'on s'y abandonne on prend un immense plaisir.

Warren Ellis a de toute évidence voulu terminer "proprement" et clairement son histoire en en résolvant les mystères, en offrant à ses héros et ses fans une conclusion efficace, positive et ambitieuse. Il ne s'est donc pas contenté de clore le dossier des Quatre mais d'éclaircir les liens entre les protagonistes pour mieux les réunir.

L'ultime épisode offre même par ricochet une sorte de réhabilitation au chapitre contenu dans le (plutôt décevant) hors-série Crossing Worlds/D'un monde à l'autre où l'on découvrait une version alternative et sombre de Planetary dominant le monde et affrontant la JLA (ou du moins sa "sainte trinité") : ici aussi, l'organisation finit par régir la terre mais en lui offrant des progrés prodigieux, et lorsqu'elle emploie ses richesses dans un but plus égoïste, le lecteur ne peut cette fois que l'approuver...

Les révélations et les rebondissements sont multiples dans ce dernier volume mais, d'une part, la série continue de miser sur l'intelligence de ses protagonistes (plutôt que sur leur capacité à détruire - même si Elijah Snow n'est pas un tendre au moment de se venger), et d'autre part, elle s'appuie sur la volonté de ses créateurs de nous enchanter.

Série exceptionnelle de bout en bout, reposant sur un scénario à la fois rigoureux et inventif, et bénéficiant d' illustrations sensationnelles, Planetary n'a pas raté sa sortie... Même si on la quitte avec un pincement au coeur.

mercredi 2 décembre 2009

Critique 118 : PLANETARY - CROSSING WORLDS, de Warren Ellis, Phil Jimenez, Jerry Ordway et John Cassaday


PLANETARY : CROSSING WORLDS rassemble trois épisodes spéciaux écrits par Warren Ellis et publiés en un seul volume en 2004 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
Il s'agit de trois crossovers avec les séries The Authority (créée par Ellis), JLA et Batman, parus respectivement en 2001, 2002 et 2003.
Les dessins sont respectivement signés par Phil Jimenez, Jerry Ordway et John Cassaday.
Il est recommandé d'avoir lu le premier tome de Planetary (All over the world and other stories) auparavant.
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- Planetary / The Authority : Ruling The World (dessiné par Phil Jimenez). L'équipe de Planetary (Elijah Snow, Jakita Wagner, the Drummer) doivent contrecarrer une invasion extraterrestre en provenance d'une dimension parallèle. Mais l'équipe de super-héros de the Authority (Jenny Sparks, Jack Hawksmoor, le Docteur, L'ingénieur, Midnighter, Apollo, et Swift) s'y emploie également. Il s'agit alors pour le trio de ne pas se faire remarquer par l'autre groupe.
Elijah Snow a été averti de cette attaque par un écrivain qui a été témoin d'incursions similaires par le passé (une référence à Howard Philips Lovecraft).

En imaginant cette rencontre spectaculaire entre deux formations qu'il a inventées, Warren Ellis a surtout voulu montrer leurs méthodes radicalement opposées : d'un côté, Planetary s'efforce de rester une organisation discrète mais efficace, tandis que de l'autre the Authority n'hésite pas à employer les grands moyens sans se soucier des dégats qu'ils provoquent tant que la menace est éliminée. Que se passera-t-il si les surhommes au service de Jenny Sparks découvraient l'existence de la bande à Elijah Snow ?
Une scène, amusante, révèle que Jenny et Sparks ont couché ensemble et sont tous deux des "century babies", comprenez qu'ils sont tous deux nés en 1900, ce qui expliquerait à la fois leur longévité exceptionnelle (sans en faire des immortels, comme cela se vérifie à la fin du premier volume de the Authority, par Warren Ellis et Bryan Hitch) et leurs pouvoirs spéciaux (la maîtrise de l'électricité pour elle, du froid pour lui) - des pouvoirs qui, comme on l'apprend dans le dernier tome de Planetary (Spacetime Archaeology), font de leurs détenteurs des sortes de gardiens de la terre.
Malgré la belle promesse d'une confrontation entre ces deux groupes, aux objectifs communs mais aux modes opératoires contraires, cet épisode fait long feu et c'est une déception, Warren Ellis ne dépassant jamais des concepts qu'il manie pourtant fort bien (l'argument emprunte à la mythologie des monstres et aux invasions extraterrestres, mais a été bien mieux exploité dans le deuxième arc de the Authority, Albion).

Visuellement, c'est à Phil Jimenez, émule de George Perez, qu'est revenu la mission d'illustrer cette aventure. Son style très détaillé mais aussi assez figé fonctionne bien avec les aspects les plus spectaculaires de l'histoire mais manque donc cruellement de dynamisme.
On ne peut que regretter que Bryan Hitch (qui, à la même époque, était au sommet de son art, et qui anima avec force la série the Authority en compagnie d'Ellis) n'ait pas été sollicité ou disponible. Cela n'aurait pas sauvé l'épisode de sa faiblesse scénaristique mais lui aurait donné une saveur particulière en même temps qu'une mise en image plus flamboyante.


- Planetary / JLA : Terra Occulta (dessiné par Jerry Ordway). La situation est totalement renversée ici puisque le trio de Planetary agit ici de manière hyper-répressive dans un monde parallèle contre toute manifestation paranormale. Trois justiciers se rebellent contre l'organisation : Bruce Wayne, Diana Prince, et Clark Kent.

Faire de Planetary une force maléfique, aux procédés comparables aux Quatre qu'elle combat dans sa série régulière, est un ressort original. L'opposer à la trinité de la ligue de justice augurait d'un affrontement au sommet.
Hélas ! Encore une fois, Warren Ellis ne se montre pas très inspiré pour organiser cette rencontre, même si la situation est bien mieux présentée que dans le crossover précédent avec the Authority. En peu de pages, il parvient à installer une ambiance oppressante, à poser un décor et des personnages en résistance, de façon efficace. Mais l'ensemble pêche par son manque de souffle et sa prévisibilité : comment penser une seconde que trois héros peuvent neutraliser trois adversaires aussi coriaces que des versions corrompues de Planetary ? On se trouve face à une sorte de baroud d'honneur par un commando suicide, dans un format peu adapté.
En soi, l'idée aurait pu fournir un arc entier très accrocheur, mais pour un seul épisode, c'est trop ramassé pour être excitant.

Le vétéran Jerry Ordway, dont la carrière est fortement associé aux productions DC des années 80 (même s'il a aussi oeuvré abondamment pour Marvel), livre des planches soignées mais sans éclat. Le résultat est appliqué mais souffre du même mal que le scénario : un défaut pour donner de l'ampleur à l'intrigue déjà étriquée.
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- Planetary / Batman : Night on Earth (dessiné par John Cassaday). L'équipe de Planetary est sollicité pour maîtriser un individu sujet à de terribles crises qui altèrent le tissu même de la réalité dans la ville de Gotham. Ces désordres s'accélèrent en se concentrant dans la rue de Crime Alley où surgit alors un justicier masqué désireux lui aussi de régler le problème, quitte à écarter Elijah Snow et Jakita Wagner : Batman. 

C'est, et de loin, le meilleur épisode du lot et le fait qu'il soit dessiné par John Cassaday n'y est pas étranger. Il y livre une prestation remarquable, avec toujours un sens graphique très original, alternant des scènes d'affrontement atypiques et énergiques et d'autres moments où les dialogues priment avec une mise en scène plus sage (même si, cette fois, il abuse un peu des effets copier-coller et des "talking heads").
L'artiste a cependant pris un plaisir évident, et communicatif, à représenter une multitude de versions familières de Batman, convoquant aussi bien celle des origines de Bob Kane et Bill Finger que celle plus baroque de Frank Miller en passant par son incarnation télé des années 60 jouée par Adam West ou celle iconique de Neal Adams dans les années 70. Ludique et superbe.

Mais si cet épisode est tellement meilleur, c'est aussi parce qu'on comprend pourquoi Warren Ellis a écrit ces numéros spéciaux tout en parvenant cette fois à faire correspondre ses intentions et son propos.

Il s'agit de continuer à rendre hommage aux sources de la mythologie super-héroïque et à sa descendance tout en la confrontant au principe incarné par Planetary, qui est une série proposant un commentaire précis et critique sur cette forme de bande dessinée.
Dans cette rencontre avec Batman (ou plutôt plusieurs Batmen), on saisit parfaitement le sens de la leçon : celle d'un fan érudit du personnage qui a réfléchi à la raison pour laquelle un personnage comme celui-ci a survécu aux modes en se réinventant progressivement grâce à des auteurs inspirés.
Cette approche ressemble aux travaux fictionnels menés par des scénaristes dotés de la même ambition qu'Ellis, tels qu'Alan Moore, Neil Gaiman, Grant Morrison ou Kurt Busiek (tous de véritables encyclopédies vivantes des comics en même temps que des écrivains ayant un point de vue très personnel sur leur évolution, à laquelle ils ont d'ailleurs activement participé soit par le biais de productions mainstream, soit avec des récits indépendants).

Ce recueil n'apporte pas d'éléments décisifs sur les secrets d'Elijah Snow et de son entreprise, mais constituent un appendice qui pour inégal demeure divertissant à la série Planetary.

Critique 117 : PLANETARY, VOLUME 3 - LEAVING THE 20TH CENTURY, de Warren Ellis et John Cassaday


PLANETARY : LEAVING THE 20TH CENTURY rassemble les épisodes 13 à 18 de la série créée et écrite par Warren Ellis et dessinée par John Cassaday, publiés entre 2001, 2003 et 2004 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
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En 1919, en Allemagne, Elijah Snow a visité le château en ruines du Dr Frankenstein pour y récupérer la carte secrète du monde afin de la confier aux archives de l'organisation Planetary qu'il a fondée et financée. Il se déplace ensuite à Londres pour y faire la connaissance de Sherlock Holmes en compagnie de Dracula, afin d'y parfaire sa formation de détective.
En 1995, Elijah Snow est sur la piste d'une canne magique qui permettrait d'accéder à un marteau dans une cache d'armes inter-dimensionnel appartenant à ses rivaux, les Quatre.
De nos jours, Elijah Snow et Jakita Wagner se rendent chez la veuve de leur défunt ami Ambrose Chase avant d'assister à une impressionnante scène d'esprits primordiaux en Australie. Puis toute l'équipe défie la bande des Quatre en infiltrant une de leurs bases, mais c'est un échec cuisant qui aboutira à la capture de Snow et son lavage de cerveau.
Plus tard, ayant recouvré tous ses moyens, engagé dans une riposte plus musclée contre les Quatre, Elijah Snow veut sceller une alliance avec la descendante des Hark au Japon. 
En 1933, Elijah Snow découvre la citée cachée d'Opak-Ré où il a une liaison avec une indigène, la mère de Jakita Wagner qu'il recueillera ensuite.
Enfin, à nouveau de nos jours, le trio de Planetary (Elijah Snow, Jakita Wagner et The Drummer) récupèrent une capsule spatiale échouée après son lancement en 1851, l'occasion aussi de capturer un des Quatre.

Avec ce troisième et avant-dernier volume (si l'on met de côté le hors-série Crossing Worlds), la série atteint de nouveaux sommets narratifs et visuels et ses auteurs, Warren Ellis et John Cassaday, aussi dans l'expression de leurs talents respectifs mais si bien conjugués. Certes, c'est au prix d'épisodes livrés en de plus en plus de retards (à cause de problèmes de santé du scénariste et d'engagements pris ailleurs par le dessinateur, qui ne tient de toute façon plus la cadence mensuelle), mais quel résultat !

Chaque chapitre ici est construit sur une narration écrite et visuelle comme peu de comics en sont capables : on y trouve de nombreuses pages d'action sans texte, et des séquences en bandes dessinées traditionnelles.

Mais l'originalité est telle que ça ne ressemble à rien de connu, chaque nouvelle étape est différente de celle qui la précède et de celle qui la suit, on ne peut pas être plus dépaysé. Derrière cette liberté, on reconnaît quand même un ouvrage savamment agencé, d'une solidité imparable : Warren Ellis peut ainsi se permettre d'évoquer encore des figures connus appartenant au folklore super-héroïque ou littéraire tout en les interprétant à sa manière, en toute cohérence.

Ainsi passe-t-on d'une rencontre avec Sherlock Holmes et Dracula à un avatar de Tarzan et à une citation de Mjolnir, le marteau du dieu Thor. Il y a aussi un hommage au films d'action asiatique (Tigre et dragon de Zhang Yimou) lors d'un combat d'une exceptionnelle et intense beauté, une lecture des mythes de la création dans la culture aborigène (là encore, on est subjugué) et un clin d'oeil au Gun Club créé par Jules Verne dans le diptyque De la terre à la lune-Autour de la lune.

Ce bouillon de culture et de divertissement est un régal pour l'esprit et les yeux, mais Warren Ellis ne néglige pas la progression de son intrigue principale en entretenant une tension croissante à mesure que les affrontements entre Planetary et les Quatre se précisent et se précipitent. Cette partie mixe avec une efficacité redoutable l'action spectaculaire et l'aspect conspirationniste alimenté depuis le début, qui apparaît désormais à la surface du récit. L'attitude nettement plus pro-active de Elijah Snow en est la manifestation la plus frappante (même si on devine qu'en parlant à nouveau du cas Ambrose Chase, le dénouement du conflit avec les Quatre ne sera pas la seule finalité de la série).

Les illustrations comportent deux volets distincts :

- D'une part, John Cassaday consacre des pages, souvent pleines et sublimes (avec le renfort d'une colorisation renversante de Laura Martin), aux scènes d'action et c'est un enchantement.

- De l'autre, l'artiste dessine les scènes intermédiaires, dialoguées, de façon beaucoup plus sage, classique, en se concentrant sur des visages en gros plans dans des vignettes pouvant occuper toute la largeur d'une bande et des décors minimalistes. Ce parti-pris est déroutant mais judicieux par l'effet de contraste saisissant qu'il produit - et Cassaday a l'intelligence de ne pas en abuser.

Bâtie avec une maîtrise et une originalité toujours constante, et soutenue par un graphisme d'une qualité esthétique exceptionnelle, Planetary emmène le lecteur vers des cîmes comme les comics en offrent peu, avec son lot de révélations à la fois attendues et imprévisibles et de morceaux de bravoure visuelle. Le dénouement approche, et il est impossible de ne pas l'attendre avec fébrilité.

Critique 116 : PLANETARY, VOLUME 2 - THE FOURTH MAN,de Warren Ellis et John Cassaday


PLANETARY : THE FOURTH MAN rassemble les épisodes 7 à 12 de la série créée et écrite par Warren Ellis et dessinée par John Cassaday, publiés en 2000-2001 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
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L'équipe de l'organisation Planetary vient en aide à un détective spécialisé dans le paranormal (comme John Constantine, le héros de Hellblazer) qui a dû simuler sa mort pour les besoins d'une enquête. Puis Elijah Snow, Jakita Wagner et The Drummer répondent à l'appel d'Allison, une femme morte et dont le fantôme hante une base scientifique désaffectée dans le Nevada, où ont été effectuées des expériences sur des cobayes humains.
Par le passé, un autre membre de l'équipe a trouvé la mort en mission : c'était le prédécesseur d'Elijah Snow, un certain Ambrose Chase. 
Snow retrouve dans un laboratoire une paire de bracelets ayant appartenu à des amazones (référence à Wonder Woman), puis une arme en forme de lanterne (comme celle de Green Lantern) et une cape au tissu indestructible (évocation de celle de Superman)
Toutes ces investigations finissent par révéler à Snow qui il est vraiment en lui permettant de recouvrir la mémoire : il découvre alors qui est le fameux "quatrième homme" autour de qui plane bien des mystères en relation avec Planetary.

Warren Ellis continue d'explorer l'histoire des comics en jouant sur deux plans narratifs : d'abord grâce à une suite d'enquêtes étranges et palpitantes, puis avec un commentaire subtil et immersif sur la bande dessinée et la pop-culture américaines. 

De prime abord, les aventures de l'équipe de Planetary se suivent mais sans se ressembler, exotiques, étonnantes, sans lien apparent, avec un protagoniste (Elijah Snow) souvent à la ramasse, comme dépassé par ce à quoi il est confronté (tout comme le lecteur). 
Mais à partir du cinquième épisode de ce recueil (le 12ème de la série), un retournement de situation s'opère et altère profondément la lecture des événements lorsque Snow reprend le dessus sur ses acolytes, Jakita Wagner et The Drummer, en découvrant ce qui soude tous les éléments de leurs enquêtes depuis le début. 
Warren Ellis réussit ce twist magistralement et entraîne alors toute la série dans une nouvelle direction, sur fond de conspirationnisme et de fantastique.

Au second plan, le scénariste manipule des références précises pour mieux les détourner et en livrer sa version, ce qui donne à sa saga une perspective inédite. Warren Ellis montre comment les auteurs anglais qui ont investi les comics dans les années 80 les ont profondément et durablement métamorphosés, accélérant leur passage à l'âge adulte et affectant aussi la manière dont les fans ont appréhendé cette littérature. 
L'interprétation qu'il donne d'icônes populaires telles que Superman, Wonder Woman et Green Lantern permet d'apprécier à quel point il s'agit de créations fantaisistes tout en expliquant ce qui en fait des productions nobles et populaires, après avoir adressé un hommage appuyé aux épisodes de Hellblazer par Jamie Delano et Swamp Thing par Alan Moore.

Pour mettre en images ce mix de comic-book premier degré et méta-textuel, John Cassaday a choisi de privilégier de splendides illustrations à l'art séquentiel classique. C'est une option cohérente avec celle de son scénariste en cela qu'elle invite à donner également toute la place nécessaire pour de nouvelles versions, esthétiques, atmosphériques, de figures reconnaissables.

Par ailleurs, Cassaday réussit à donner corps aux concepts les plus délirants de l'histoire et le soin qu'il apporte à chaque plan, chaque planche, avec une magnifique colorisation (signée par Laura Depuy Martin et David Baron) force le respect et suscite l'émerveillement, que ce soit pour représenter un pentagramme enflammé, des insectes mutants géants, des races extraterrestres, des planètes lointaines, des vaisseaux mythiques et des personnages célèbres. 
Cassaday assume pleinement l'influence de Jim Steranko et de ses épisodes de Nick Fury, agent of SHIELD.

Après avoir terminé le volume un, le lecteur avait l'impression claire et nette qu'une oeuvre conséquente était en développement avec cette série. Ce nouveau tome confirme ce sentiment : chacune des six histoires fonctionne toujours aussi bien individuellement, mais en fin de compte elles forment une vaste tapisserie qui relate l'Histoire secrète du monde, creusent encore plus le passé de ses protagonistes (en premier lieu, celui d'Elijah Snow au sujet duquel on va découvrir des informations déterminantes), exploitent le filon conspirationniste qui donne une partie de sa saveur si particulière au projet. Bref, c'est déjà assurèment une oeuvre majeure qui se construit.

Au-delà même de la superbe qualité littéraire de ces histoires - surpassant en inventivité celles du précédent recueil - c'est précisèment cette idée que la série ne va cesser de surprendre et de dévoiler progressivement ses merveilles et ses étrangetés qui maintient l'intérêt du lecteur - et le fait même croître.

Critique 115 : PLANETARY, VOLUME 1 - ALL OVER THE WORLD AND OTHER STORIES, de Warren Ellis et John Cassaday


PLANETARY : ALL OVER THE WORLD AND OTHER STORIES rassemble les 6 premiers épisodes et le prologue de la série, créée et écrite par Warren Ellis et dessinée par John Cassaday, publiés en 1998-1999 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
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Commençons par planter le décor et présenter les acteurs.
Qui en sont les héros ?

- Jakita Wagner est l'archétype de la "femme forte", aussi bien par le caractère que par les capacités physiques. C'est la meneuse affichée de l'équipe, comme en témoigne sa langue bien pendue (elle évoque en cela Jenny Sparks, la chef d'Authority).
- The Drummer (Le Batteur) est un mélange de geek, de hippie et de fan de rock, dont le pouvoir lui permet de communiquer avec les machines (on notera que physiquement John Cassaday, le dessinateur de la série, lui a donné son visage).
- Elijah Snow est recruté au début de la série. Comme son nom le suggère, il a un pouvoir thermique. Toujours vêtu de blanc, il est comme Jenny Sparks d'Authority né le 1er janvier 1900. Personnage mystérieux et ambigu, il prendra une importance croissante dans l'orientation de Planetary (Cassaday a révélé s'être inspiré d'Hugo Pratt, le créateur de Corto Maltese, pour son apparence).
- Ambrose Chase, capable de manipuler des champs de force, a été tué en mission - ce qui explique l'engagement de Snow.
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Au coeur d'un désert, Jakita Wagner rencontre le seul client d'une roulotte métallique faisant office de bistrot, Elijah Snow, pour qu'il rejoigne une mystérieuse organisation appelée Planetary, moyennant un salaire annuel d'un million de dollars. 
Après avoir accepté cette offre, Snow fait la connaissance du Drummer, acolyte de Jakita, capable de communiquer avec les machines. Ils se rendent tous les trois sur différents théâtres de phénomènes extraordinaires. 
C'est ainsi qu'ils retrouvent le Dr Axel Brass (avatar de Doc Savage), explorent une île où gisent les cadavres de monstres, croisent la route du fantôme d'un policier honk-kongais, découvrent l'épave d'un vaisseau inter-dimensionnel, et enquêtent sur quatre astronautes disparus et mais apparemment toujours actifs depuis un accident cosmique (référence explicite aux Fantastic Four) qui se posent depuis comme les concurrents de Planetary pour la possession des secrets du monde.

L'idée centrale de la série créée par Warren Ellis était de constituer son propre univers mais basé sur des archétypes de super-héros, de justiciers de pulp-fiction et de science-fiction, et de personnages issus de toutes les formes possibles de la culture de masse, évoluant dans un monde où l'équipe de Planetary enquête sur eux et tous sont en définitive liés. La proposition initiale du scénariste tenait en ces mots : "A quoi ressemblerait l'aboutissement d'un siècle d'histoire de super-héros dans le monde contemporain du Wildstorm Universe? Et si on pouvait rénover tout cela ?"

Les quatre citations aux Eisner Award pour Planetary consacrent la réussite de sa collaboration avec l'artiste John Cassaday, crédité comme véritable co-créateur de la série.

Ce premier recueil, justement intitulé en v.f. Tout autour du monde et autres histoires, car on y voyage beaucoup dans l'espace, le temps et qu'on y découvre une grande variété de récits, comporte six chapitres tout à fait représentatifs de cette production mais, plus important encore, fournit un aperçu consistant des merveilleux mondes conçus par Ellis et Cassaday.

Dans ces six premiers épisodes, nous avons en effet droit à un retour sur la conquête spatiale entre russes et américains en passant par une relecture des films de monstres façon Godzilla (avec le deuxième volet), de fantômes de flics vengeurs (troisième volet), de justiciers du golden age (premier et cinquième volets, où le personnage du Dr Axel Brass est une citation de Doc Savage, qui va hanter durablement la série) et d'un clin d'oeil à Hulk (dans le prologue Printemps Nucléaire...) et Captain Marvel (la mésaventure de Jim Wilder dans Havres étranges)... 

Ces récits fonctionnent parfaitement individuellement mais, au bout du compte, forment la trame subtile d'une mythologie débutante et palpitante. C'est cela qui est le plus excitant avec Planetary. Chaque histoire est pleine d'imagination et jubilatoire, mais elles servent toutes à la composition d'un ensorcelant puzzle. Pièce après pièce, nous devinons qu'une entreprise plus vaste est en marche. 

John Cassaday illustre chacun des six épisodes ainsi que le prélude de 8 pages. Ses personnages possèdent tous une forte présence visuelle, avec des attitudes, des expressions naturelles. Cette sobriété facilite l'immersion du lecteur dans un récit complexe et fantaisiste. 

L'artiste parvient à donner une esthétique immédiatement mémorable à tous les concepts de l'histoire, même les plus extravagants (comme ce flocon de neige figurant un espace multi-dimensionnel). La conception graphique de la série contribue à lui conférer une grande puissance et même une authentique poésie. Cela compense l'impression que les planches paraissent parfois un peu statiques, même si certaines séquences (comme les fusillades dans un Hong Kong aux rues désertes) sont formidablement dynamiques.

Auteur fécond mais parfois expéditif et frustrant, Warren Ellis s'est, pour Planetary, donner le temps de développer ses idées : il s'agit à l'évidence d'un projet longuement mûri et méticuleusement écrit dès le premier épisode. Les trois héros vont de découvertes en découvertes, toutes plus surprenantes et magiques les unes que les autres. Lorsqu'ils agissent, ils se servent de leurs capacités merveilleuses avec mesure mais efficacité, aucun de leurs combats ne prend beaucoup de place mais est traité avec le maximum d'intensité, la narration va à l'essentiel.

Le plaisir de la lecture est augmenté par une intrigue complexe et jubilatoire, invitant à un voyage au long cours durant lequel Warren Ellis s'amuse visiblement à donner sa version de grands mythes fondateurs des comics de super-héros et de la pop-culture en général, avec des protagonistes aux caractères bien trempés comme il sait si bien les écrire. La démarche évoque celle d'Alan Moore avec The League of Extraordinary Gentlemen où il s'agit d'assimiler dans un univers original des personnages inspirés ou directement issus de diverses sources littéraires, la différence étant que Moore puise dans les textes du XVIIIème-XIXème siècle alors qu'Ellis est un contemporain et un futuriste.

Cette saga est exigeante, réclamant de la patience mais promettant en contrepartie un trip exaltant comme en attestent des indices parcimonieusement semés dans ces premiers chapitres. Soutenue par une imagerie exceptionnellement belle et inventive, cette aventure d'archéologues très spéciaux produit un émerveillement puissant et durable, qui rend ses lecteurs impatients de découvrir, comme les héros, la suite.