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lundi 15 janvier 2024

UN MEURTRE AU BOUT DU MONDE marque le retour des créateurs de The OA

Ce qui suit ne contient pas de spoilers !


Darby Hart, une jeune hackeuse, est invitée par le milliardaire Andy Ronson à une retraite en Islande après la parution de son livre où elle revient sur l'enquête qu'elle a menée six ans auparavant pour débusquer un tueur en série en compagnie de Bill Farrah, devenu depuis un artiste contemporain sous le nom de "Fangs". Dans le jet privé qui l'emmène à l'hôtel luxueux de Ronson, Darby fait la connaissance des autres invités : un cinéaste, une astronaute, un roboticien, un ancien prisonnier politique écologiste, un homme d'affaires, une poétesse, une urbaniste futuriste...


A leur arrivée, ils découvrent les installations high-tech de l'endroit où ils vont séjourner pendant une semaine, loin de tout. Darby espère rencontrer la femme de Ronson, Lee Andersen, une ancienne hackeuse comme elle, et désormais mère de Zoomer, le fils d'Andy. Le soir venu, ils s'attablent pour un dîner et découvrent le but de cette réunion : imaginer des solutions pour l'avenir qui s'annonce sombre à cause du désastre environnemental. Surprise : Bill "Fangs" Farrah se joint aux invités !


Après le repas, Darby va frapper à la porte de son ami mais entend à l'intérieur de la chambre des bruits curieux. Elle sort de l'hôtel et assiste à l'agonie de Bill. Sian Cruise, l'astronaute, déclare peur après son décès par overdose et le lendemain une ambulance vient prendre le corps. Darby, cependant, ne croit pas à cette version des faits et suspecte un meurtre. La seule qui la soutient, discrètement, est Lee dont la jeune femme découvre qu'elle a eu une liaison avec Bill qui est le père biologique de Zoomer...
 

Et si Lee aide Darby à enquêter sans que Andy ne s'en aperçoive (mais cela lui échappe-t-il pour autant ?), c'est parce qu'elle prévoyait de quitter son mari, réclamant la garde exclusive de son fils. De quoi en faire le principal suspect du meurtre... Jusqu'à ce qu'un autre invité succombe à une crise cardiaque après que Darby l'ait surpris en train d'envoyer des messages lumineux en morse au loin et n'apprenne son amitié avec Bill...


Les investigations de Darby vont l'amener à s'allier à Sian Cruise avant qu'à son tour, celle-ci ne soit providentiellement éliminée... Comme elle l'avait fait six ans avant, Darby persévère dans son enquête jusqu'à l'obsession, au mépris du danger. La vérité sur ces meurtres confondra un assassin inattendu...
 

En 2019, Netflix annonçait ne pas renouveler pour une troisième saison la série The OA, créée, écrite et réalisée par Brit Marling et Zal Batmanglij, qui avait prévu une histoire en cinq actes. Un vrai crève-coeur pour les fans dont je faisais partie et que je considérai comme le show le plus insensé produit depuis le début des années 2000.

Alors quand Disney a révélé produire pour la chaine FX la nouvelle série du tandem Marling-Batmanglij, évidemment, ce fut avec impatience que je me mis à attendre la mise en ligne de A Murder at the End of the World (soit "Un meurtre à la Fin du Monde", qui traduit littéralement est beaucoup plus signifiant que "au bout du monde") fin 2023.
 

Ce qui frappe d'entrée de jeu, c'est le dispositif classique de la série : il s'agit d'un whodunnit ?, un format policier remis au goût du jour par Rian Johnson via ses deux films pour Netflix, Knives Out, et sa série Poker Face sur Peacock (et en France sur MyTF1 désormais). Une succession de meurtres a lieu dans un espace-temps limité et un détective (amateur ou non) se met en quête du coupable, à ses risques et périls. On est donc loin (a priori) en termes d'écriture et d'audaces narratives, de The OA. Mais ça ne veut pas dire que Marling et Batmanglij ont choisi la facilité et ne livre pas un show renversant.

D'abord, on note que, comme dans The OA, le récit se déroule sur deux époques : au temps présent, on suit donc Darby Hart, jeune hackeuse britannique, dans cette retraite en Islande où elle se demande pourquoi Andy Ronson, un milliardaire de la tech, l'a invitée (à moins que ce ne soit son épouse, Lee, elle-même ancienne pirate informatique), au milieu de sommités dans leur domaine (une astronaute, une urbaniste, un roboticien, etc.). Dans le passé, six ans auparavant, on suit Darby, à peine sortie de l'adolescence, assistant son père médecin-légiste sur des scènes de crime horribles, et passionnée par les "cold cases", échangeant sur Internet avec Bill Farrah, lui aussi féru d'affaires  non élucidées, sur un sérial killer obsédé par les bijoux en argent.


A partir de là, on croit, naïvement, que les deux histoires vont se répondre et peut-être même converger (par exemple en intégrant le sérial killer du passé parmi les invités de Ronson). Mais ce serait trop simple et pour tout dire convenu. Non, en vérité, ce qui s'est passé il y a six ans a bien un impact sur le présent dans la mesure où les investigations menées par Darby et Bill ont eu raison de leur couple mais surtout sur Darby qui va être à nouveau plongée dans une affaire d'homicide et se laisser déborder par ses obsessions.

Ce traumatisme fondateur rappelle aussi celui de Prairie, l'héroïne de The OA, prise en otage par un savant fou qu'elle a réussi à fuir sans pour autant oublier les autres cobayes qu'il détenait. Mais Marling et Batmanglij ont inversé les cadres : la captivité de Prairie avait lieu dans le passé et dans une maison isolée tandis que son présent se déroulait dans une ville de province alors qu'ici Darby a passé sa jeunesse dans le Midwest et se retrouve six ans plus tard coupée du monde au fin fond de l'Islande, dans un hôtel pris au piège dans un tempête de neige. Mêmes motifs mais inversés.

En revanche, la dimension fantastique qui existait dans The OA a été gommée de Un Meurtre au Bout du Monde. On peut interpréter ça de bien des façons mais les auteurs ne se sont pas épanchés en explications. Peut-être ont-ils préféré revenir avec un produit plus carré, moins vertigineux, pour rassurer une major comme Disney (quand bien même la série est diffusée sur FX, une chaîne plus modeste donc plus susceptible d'héberger une série moins conventionnelle).

Néanmoins, encore une fois, ne pas croire que la relative banalité du format revient à faire une série convenue. Ici, Marling et Batmanglij ont certes délaissé le fantastique mais ont investi la technologie, le futurisme. Si, avant de suivre les sept épisodes du show, vous étiez encore optimiste sur l'Intelligence Artificielle, après ce ne sera plus le cas. Cette avancée révolutionnera sans doute favorablement certains champs, mais elle aboutit à une dérive et, dans la série, à une menace glaçante. Sans rien déflorer du coupable et de ses motivations, on peut dire que l'outil que représente l'AI est comme tous les instruments : mal ouvragé, mal réfléchi, il devient tout le contraire d'un bénéfice pour son créateur et utilisateur.

La clé du mystère se loge dans une page du livre qu'a tiré Darby de l'aventure partagée dans le passé avec Bill Farrah qui pensait la figure du tueur en série comme un programme défaillant. Cette indication d'abord cryptique oriente le dénouement de manière dramatique et très originale et le coupable se révélera dans un twist tragique. C'est certes moins vertigineux que The OA (mais comment pourrait-il en être autrement ?), pas moins bouleversant.

La galerie des personnages permet une fois encore d'apprécier l'écriture ciselée de Marling et Batmanglij, qui réussissent à camper des individus variés, originaux, ayant tous une personnalité unique, marquée. Vous aurez rarement l'occasion de savourer une distribution d'ensemble aussi riche, en identifiant rapidement qui est qui alors que les épisodes continuent d'entretenir un suspense tendu. 

La réalisation, partagée en les deux créateurs (qui se relaient d'un épisode à l'autre), fait preuve d'une cohérence esthétique époustouflante, exploitant les décors magistralement. Qu'on soit sur la route avec Darby et Bill dans le passé ou dans cet hôtel, version moderne de l'Overlook Hotel de The Shining, avec sa forme sphérique, comme une boucle spatio-temporelle, véritable bocal dans lequel s'agitent impuissants les protagonistes, l'expérience est immersive. Et lorsque les personnages sortent pour s'aventurer, à l'occasion d'une randonnée, d'une filature, d'une investigation clandestine, dans la blancheur immaculée et inhospitalière de l'Islande, la fascination et l'effroi se disputent notre attention.

Brit Marling s'est réservée un rôle mais secondaire en incarnant Lee Andersen à laquelle elle prête son côté éthérée, forte et fragile à la fois. Clive Owen joue Andy Ronson avec un mélange de froideur et de rage éruptive tout à fait spectaculaire. Alice Braga se distingue aussi dans la peau de l'astronaute Sian Cruise tandis que Harris Dickinson interprète parfaitement Bill comme s'il avait traversé les années intact.

Pour être Darby, leur héroïne, les auteurs ont misé sur l'excellente Emma Corrin. Depuis qu'on l'a découverte en Diana Spencer dans The Crown (saison 4), la comédienne anglaise choisit méticuleusement ses projets en veillant à ne pas s'enfermer dans une partition mais en privilégiant les rôles forts. Ainsi, était-elle remarquable dans L'Amant de Lady Chatterley en 2022, et elle l'est encore ici dans la peau de cette hackeuse qui mène l'enquête dans un contexte particulièrement périlleux - au point qu'on se demande si, au début, elle ne se raconte pas une histoire, peut-être par pulsion morbide...

Emma Corrin s'est ouverte récemment sur la possibilité d'une saison 2 d'Un Meutre au bout du monde, même si, de leur côté, Brit Marling et Zal Batmanglij n'ont pas renoncé à finir The OA en convainquant un nouveau producteur-diffuseur. Quoiqu'il en soit, on sera heureux de retrouver les uns et les autres (même si j'avoue que la complétion de The OA serait un cadeau idéal). Ce qui est certain, c'est que je continuerai à suivre de près Emma Corrin et le prochain effort du duo Marling-Batmanglij.

mercredi 7 août 2019

Netflix annule THE OA !

Hier, sur son compte Instagram, Brit Marling confirmait dans un long message et quelques dessins l'annulation de la série The OA par Netflix. Il n'y aura donc pas de saison 3.

Depuis une pétition circule, les fans sont désespérés. Si vous avez lu ce que j'écrivais au sujet de cette série, vous savez que j'en étais un grand admirateur, donc je ne suis pas heureux de cette issue. Mais tout cela est riche d'enseignements.

D'abord voici le post intégral de Marling :











Soyons d'abord pragmatiques : Netflix est aujourd'hui à un carrefour. Les plateformes de streaming se multiplient : Amazon, Hulu, bientôt Warner et Disney... La concurrence sera de plus en plus féroce et à la fin de a bataille, il y aura des morts.

Netflix souffre déjà : elle perd des abonnés. Pour contrer cette crise, elle doit miser sur des chevaux de course, des hits, et dans ce contexte, un programme aussi atypique que The OA ressemble à une anomalie commerciale, malgré ses immenses qualités artistiques. A côté de champions comme Stranger Things ou La Casa del Papel (je m'abstiendrai de les critiquer puisque je ne les suis pas), la série de Brit Marling et Zal Batmanglij ne fait pas le poids : elle est sacrifiable - et sacrifiée, comme d'autres avant elles (et après).

J'ai lu, ici et là, sur les réseaux sociaux des comparaisons qui ne me paraissent pas tenir. Par exemple, Sense8 des soeurs Wachowski et de J. Michael Straczynski a été annulée puis conclue suite à la mobilisation des fans, donc on ne peut pas parler d'un projet brutalement interrompu. De toute façon, c'est la vie (et la mort) des séries : elles ne sont pas éternelles et The OA n'allait sûrement pas durer dix ans.

D'ailleurs, examinons le dénouement de la saison 2 : les personnages devenaient leurs interprètes dans un twist génial. Bien entendu, cela aurait été diablement passionnant de voir comment Marling et Batmanglij allaient développer cela, rebondir sur cette idée folle. Mais, comme l'admet d'ailleurs Marling (malgré ses regrets de voir l'aventure s'arrêter brutalement), finir sur cette note, ce retournement de situation vertigineux, laisser Steve Winchell démasquer "Hap" dans l'ambulance qui véhicule Prairie, c'est une conclusion magique, qui préserve de toute déception éventuelle. Pour le coup, la série devient vraiment, définitivement, inoubliable.

[NB : la même réflexion peut s'appliquer pour Too Old to Die Young, qu'Amazon a aussi décidée de ne pas prolonger. En l'état, les dix épisodes réalisés et écrits par Nicolas Winding Refn forment une somme qu'aucune suite ne viendra diminuer en qualité.]

Examiner cela avec lucidité n'exclut pas les sentiments. Je suis triste malgré tout car j'adorai suivre The OA. L'attente entre les deux saisons a été longue mais le résultat valait la peine d'attendre, et j'aurai patienté, confiant, autant de temps pour une saison 3. Prairie Johnson, the Original Angel, restera une héroïne fascinante, mémorable, et son histoire demeurera une expérience narrative, visuelle, sensorielle, tout à fait unique.

Si je peux comprendre Netflix dans sa logique concurrentielle, je ne désespère pas non plus sur sa volonté de continuer à produire et/ou diffuser des contenus audacieux. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain et conspuer une plateforme qui a révolutionné la manière de "consommer" des séries. La saison 3 de Dear White People (en ligne depuis le 2 Août) a été très décevante (au point que j'hésite à écrire dessus), mais la suite de GLOW arrive le 8, et le 16 ce sera le tour de Mindhunter : de quoi passer encore de sacrés bons moments ! (Sans compter les adaptations du "Millarworld" à venir.)

Le monde de séries est un océan plein de poissons et avec Amazon, Hulu, HBO et les autres, il y a de quoi se consoler. Même si avec The OA, c'est une perte déplorable qu'on subit. 

dimanche 16 juin 2019

THE OA (Saison 2) (Netflix)


Près de trois ans après sa première saison (ou plutôt Partie, puisque c'est ainsi que les auteurs la nomment), The OA fai son grand retour sur Netflix. La série la plus folle, la plus inclassable et la plus fascinante avait la lourde tâche de faire aussi bien : elle réussit à faire mieux car Brit Marling et Zal Batmanglij, ses créateurs, font surtout différent. Huit nouveaux épisodes littéralement renversants, avec un final complètement ahurissant.

 Karim Washington (Kingsley Ben-Adir)

San Francisco. Karim Washington, ancien agent du FBI reconverti en détective privé, accepte de mener l'enquête pour retrouver Michelle Vu, une jeune fille dont la grand-mère est sans nouvelles depuis quinze jours. Il découvre qu'elle était une adepte d'un jeu en ligne, "le Puzzle", mis au point par le milliardaire Pierre Ruskin pour une campagne de "crowdsourcing". Karim suit sa piste en se conformant aux règles de ce jeu de piste qui le mène jusqu'à une maison abandonnée.

 Nina Azarova (Brit Marling)

Sur un ferry naviguant sous le Golden Gate Bridge, Nina Azarova, l'associée de Pierre Ruskin, qu'elle fuit, est prise d'un malaise cardiaque au même moment où, dans le Michigan, Prairie Johnson, à laquelle elle ressemble trait pour trait, reçoit une balle en plein coeur d'un tireur semant la terreur dans le lycée de la ville. Conduite à l'hôpital, Nina est investie par la personnalité de Prairie. Son comportement inquiète et pour échapper à l'asile, elle accepte de séjourner deux semaines dans une clinique privée. Elle découvre que l'établissement est tenu par Hunter "Hap" Percy, qui a pour adjoint Homer Roberts - le premier se souvient d'elle, l'autre pas du tout.

 Buck, Steve et "BBA" (Ian Alexander, Patrick Gibson et Phyllis Smith)

Dans le Michigan, après la mort de Prairie Johnson, Steve tente de convaincre French et "BBA" de répéter les cinq mouvements que leur avait appris leur amie pour la rejoindre dans une autre dimension. Réticents ou opposés au projet, ils changent d'avis quand Buck sent une présence captive dans un miroir. Avec Angie, la petite amie de Steve, et Jesse, autre rescapé de la fusillade au lycée, ils entament alors un étrange pélerinage vers l'Ouest où "BBA" doit assister aux obsèques de son oncle.

 Praire Johnson dans le corps de Nina Azarova

L'enquête de Karim l'a donc conduit dans la maison abandonnée où il a croisé la route d'un autre gamer devenu fou et qui s'est suicidé sous ses yeux en se défenestrant. Interné en clinique pyschiatrique, la victime oriente les recherches du privé vers l'établissement "Treasure Island", où travaillent donc "Hap" et Homer. Prairie aborde Karim en reconnaissant Buck sur la photo de Michelle Vu et le convainc de l'aider à s'échapper en échange de son aide pour accéder à une entrée secrète de la maison.

 Karim et Prairie/Nina

"Hap" rencontre Elodie, une femme capable de voyager à sa guise entre les dimensions, quand Homer l'appelle pour le prévenir de l'évasion de Prairie. Pendant ce temps, cette dernière et Karim explorent la maison et découvrent un passage secret. Séparés en progressant dans un labyrinthe, Parie rencontre une entité interdimensionnelle qui lui recommande d'avoir des alliés pour affronter "Hap". Karim réussit à sortir de la maison, seul. Elodie montre à "Hap" un mécanisme permettant de sauter entre les dimensions sans exécuter soi-même les cinq mouvements.

 Jesse, Steve, French, Buck et Angie (Brendan Meyer, Patrick Gibson,
Brandon Perea, Ian Alexander et Chloe Levine)

"BBA" arrive chez sa cousine pour préparer les funérailles de son oncle. Mais la police est à ses trousses car on croit qu'elle a enlevé Jesse, Steve, Buck et Angie pour intégrer une secte vénérant des adorateurs de Prairie. Toujours traumatisé par la fusillade au lycéee, Jesse se suicide avec des cachets de l'oncle de "BBA". Ce drame oblige le groupe à fuir et à se cacher dans un motel avant de décider de gagner San Francisco où Jesse pensait que Prairie se trouvait. 

 Prairie/Nina

Karim revient dans la maison avec la police où des analyses révèlent un taux de mercure élevé provenant du sous-sol, qui aurait pu causer des hallucinations et un empoisonnement. Prairie a entre temps réussi à sortir du bâtiment et se réfugie dans la suite d'un hôtel où Nina résidait. Elle a compris que pour avoir accès aux souvenirs de Nina, elle doit revivre son traumatisme originel et s'immerge dans une baignoire. Les différences et les similitudes entre leurs deux existences apparaissent. L'esprit de Nina reprend le dessus et elle est prête à confronter "Hap". Karim, lui, défie Pierre Ruskin qui détient Michelle Vu, plongée dans le coma sans qu'il puisse faire quoi que ce soit. Ses expériences, menées avec Nina, sur les rêves, lui ont cependant appris que Karim et la maison sont connectés.  

 Hunter "Hap" Percy et Prairie/Nina (Jason Isaacs et Brit Marling)

"BBA" et le groupe arrivent à San Francisco et pénétrent dans la clinique désaffectée où la présence de Prairie les guide. Nina se présente à la réception de la clinique pour revoir "Hap". Homer la conduit à lui et elle lui permet de se rappeler de leur amour passé durant leur détention dans la première dimension. Karim explore à nouveau le labyrinthe de la maison sans se perdre. Nina/Prairie découvre comment, en sacrifiant Scott et Rachel, "Hap" à dresser une carte sommaire du multivers et comment il compte sauter dans une nouvelle dimension avec elle grâce au mécanisme d'Elodie. "BBA" et le groupe répétent les cinq mouvements au même moment dans la première dimension. Homer tente d'empêcher "Hap" d'accomplir son plan. Prairie s'envole sous les yeux de "Hap" et Karim, qui a trouvé un passage entre la maison et la clinique. Distraite par Karim, Prairie tombe et entraîne "Hap" dans une troisième dimension... Où elle est Brit Marling et lui, Jason Isaacs. Karim aperçoit sur la plateau de tournage de la série The OA" Buck et l'entraîne dans la deuxième dimension où il provoque ainsi le réveil de Michelle Vu. Conduite en ambulance à l'hôpital, Prairie/Brit est rejointe en route par Steve qui signifie à "Hap"/Jason qu'il sait qui il est.

L'OA sur le plateau de la série The OA (!)

Tout d'abord, je spoile la fin parce que la saison 2 (Part II) a été mise en ligne depuis bientôt deux mois (le 22 Mars précisèment) et je pense que ma critique n'atteindra majoritairement que des personnes l'ayant déjà vue.

Mais, bien entendu, c'est un choix "éditorial" car révéler le dénouement pour une série qui mise tout sur  l'imprévisibilité de son intrigue, c'est en exposer l'essentiel. Toutefois, je pense qu'on peut rester totalement interloqué par cette conclusion même en en connaissant les termes car The OA est une expérience immersive si intense que le voyage compte plus que la destination. Et d'ailleurs, qui sait, avec cette fin, comment rebondira la série (et à quand ? Les auteurs ont prévenu qu'il faudra encore une fois être patient...) ?

Ce qui surprend avant cela, c'est le subtil changement opéré par les scénaristes (Brit Marling et Zal Batmanglij - également réalisateur - ont rédigé six des huits épisodes). La première saison se distinguait par le format élastique de sa narration avec des épisodes durant parfois une demi-heure jusqu'à plus d'une heure. Cette fois, on oscille entre quarante-cinq minutes et soixante et quelques. Tout est plus carré, plus dense aussi - certains diront plus sage (encore que le contenu contredit toute "sagesse").

Tout démarre de manière déroutante : la première scène reprend là où se terminait la dernière de la saison précédente, avec Steve courant à perdre haleine derrière l'ambulance qui emmenait Prairie Johnson, blessée par balles. Puis, sans transition, nous voici à San Francisco, en compagnie d'un détective privé sur les traces d'une jeune gameuse, disparue en suivant la piste d'une énigme en ligne. L'affaire est immédiatement captivante, malgré le cliché de l'enquêteur et les ramifications de l'affaire (un milliardaire obsédé par l'interprétation et la convergence des rêves, une maison hantée). C'est aussi grâce au charisme de l'acteur Kingsley Ben-Adir, véritable révélation.

On retrouve Prairie bien vivante dans la même ville l'épisode suivant. Mais est-ce vraiment elle ? Non, ce serait trop simple. Brit Marling endosse un double rôle particulièrement fascinant qui valide la théorie avancée dans la série auparavant comme quoi, lorsqu'on meurt, on saute en vérité dans une autre dimension, une autre ligne temporelle, dans un corps qui est la copie exacte du nôtre mais avec sa personnalité, ses souvenirs propres. Les conditions du saut déterminent l'état de conscience du nouveau corps et Prairie est confuse car sa mémoire est mêlée à celle d'une certaine Nina Azarova... Qui se trouve être l'associée de Pierre Ruskin, le concepteur du jeu précité.

Ensuite, on va se rendre compte que "Hap" avec Scott, Rachel, Renata et Homer ont eux aussi fait le grand saut. "Hap" dirige une clinique psychiâtrique, financée par Ruskin (tout se lie progressivement), Homer a perdu la mémoire et est devenu son adjoint, tandis que Scott, Renata et Rachel sont internés, avec des souvenirs fluctuants (Scott se souvient de tout, Rachel est aphasique, Renata est dans le déni).

Pas besoin alors d'être un grand clerc pour deviner que l'enquête de Karim va le mener jusqu'à cette clinique, qu'il va en faire échapper Prairie car elle a reconnu Buck sur la photo de Michelle Vu (la disparue), que la maison hantée est un portail interdimensionnel, et que le groupe d'amies de Prairie dans le Michigan va entreprendre une véritable odyssée pour retrouver la jeune femme. Par contre, le parcours est sinueux et ses étapes captivantes.

J'ai été surpris en me replongeant dans les critiques de l'époque de lire que beaucoup avait trouvé la saison 1 truffée d'éléments "ridicules" (notamment la fameuse danse des cinq mouvements). Il est certain que pour apprécier la série, il faut en accepter les bizarreries. Mais c'est dans son concept même car The OA (dont les initiales signifient Original Angel, soit l'Ange Originel) interrogent la foi, moins au sens religieux du terme qu'au niveau de ce qu'on est prêt à accepter pour une fiction, ce qu'on appelle aussi la suspension de crédibilité. Il ne s'agit pas de considérer ce récit comme réaliste - on est clairement dans un registre fantastique - mais plutôt d'admettre sa curiosité, son excentricité, comme les règles d'un jeu délirant.

A partir de là, tout ce qui peut prêter à ricaner chez les moins joueurs des téléspectateurs devient tolérable. Et pour ceux qui ont la "foi", qui ont accepté dès le début l'originalité décapante, singulière, étrange de The OA, alors c'est la garantie d'un périple vraiment envoûtant mais aussi, pour cette nouvelle saison, plus efficace, plus directe (avec des réponses apportées à certaines questions - pas toutes cependant).

Une interprétation possible et potentiellement plus pratique pour le plus grand nombre est de concevoir la série comme une sorte de polar romantique : en ce sens, le rôle de Karim Washington est un bon guide, on le suit dans son enquête et avec lui, on est perplexe, happé, frustré, dépassé, troublé. Les relations entre Prairie, "Hap" et Homer se rapprochent de celles d'un triangle amoureux entre ceux qui se trouvent, ceux qui se chassent (Hunter, le prénom de "Hap", signifie "chasseur"), ceux qui promettent de se retrouver (ce que fait jurer Prairie à Homer à la fin). Le groupe du Michigan fonctionne aussi sur des ressorts sentimentaux, allant de l'amitié à la notion de famille recomposée, avec "BBA" comme figure maternelle centrale, et les nombreuses nuances composées par chacun des membres (être l'élu pour Steve, être spectatrice pour Angie, assumer son homosexualité pour French, vivre en transgenre pour Buck, survivre au trauma pour Jesse - dont le destin, tragique, offre un des moments les plus poignants de la saison).

Parce qu'elle est une oeuvre expérimentale, la série ne peut éviter quelques menus ratés, ou du moins certains aspects moins accomplis - ce qui ne signifie pas qu'ils ne seront pas corrigés dans le futur (la production annonce encore quatre saisons, mais Batmanglij nuance en revenant sur a nature élastique de la narration, qui pourrait diminuer ou prolonger l'aventure). L'exemple le plus notable concerne le traitement du groupe des cobayes de "Hap" : à part Scott (qui, lui aussi, connaît un sort cruel), les autres sont peu traités (Renata surtout, mais Rachel n'est guère mieux lotie). Le cas d'Homer est plus spécial, compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve - et Emory Cohen est vraiment impeccable dans ce rôle d'amnésique manipulé.

En revanche, un personnage secondaire comme Elodie, incarnée par la française Irène Jacob, suggère bien des pistes : s'agit-il de Khatun, la femme précédemment incarnée par Hiam Abbas, qui reçut Prairie enfant lors de son accident et lui ôta la vue contre la vie sauve ? C'est une possibilité qui expliquerait qu'elle sache voyager entre les dimensions sans effectuer les cinq mouvements, mais au moyen de cubes mécaniques, et avec la connaissance d'un "carburant", d'une énergie répandue mais volatile.

De toutes les manières, les dès sont puissamment relancés avec ce final spectaculaire et ahurissant où fiction et (presque) réalité se rejoignent. Une idée de génie, qui va faire phosphorer les fans, mais avec un effet saisissant et jubilatoire quand Jason Isaacs se présente sous son vrai nom tout en jouant encore le rôle de "Hap" et appelle Brit sa partenaire. Les auteurs poussent la confusion jusqu'au bout en affirmant que Isaacs et Marling sont mariés (ce qui est faux) puis en réintroduisant Steve (à moins qu'il ne s'agisse désormais de son interprète, Patrick Gibson) dans cette troisième dimension et qui interpelle Isaacs en le nommant "Hap". Vertigineux.

Pour un moment comme ça, mais aussi pour tout ce qui y a conduit auparavant, The OA conserve son titre de meilleure série actuelle. Magistrale.     

mardi 30 janvier 2018

THE OA (Saison 1) (Netflix)


J'ai souvent eu l'occasion, en rédigeant ici des critiques de séries, d'évoquer le choc ressenti en suivant les huit épisodes de la saison 1 de The OA pour devoir, un jour, y consacrer une entrée. J'aurai pu le faire avant mais j'ai découvert cette production lorsque je n'alimentais plus ce blog et j'ai dû, pour la peine, rassembler les notes prises à cette époque pour en tirer l'article que vous allez lire - et qui, je l'espère, vous donnera aussi envie de voir ce show. D'autant plus que, c'est officiel, le scénario de la saison 2 est enfin bouclé et le tournage imminent.

 Roman et Nina Azarova (Nikoleï Nikolaïeff et Zoey Todorovsky)

Fille d'une oligarque russe tracassé par la mafia, Nina Azarova est victime d'un accident de la route à bord d'un autobus scolaire alors qu'elle est enfant. Plongée dans l'eau glacée d'une rivière suite à une sortie de route du car, elle meurt pendant quelques instants et rencontre dans une dimension parallèle Khatun qui lui offre de survivre mais, pour cela, elle sera privée de la vue. Réanimée, la fillette est effectivement aveugle et son père, Roman, l'envoie aux Etats-Unis pour sa sécurité chez une cousine, qui s'occupe d'une agence d'adoption.

Prairie Johnson entourée de ses parents adoptifs, Nancy et Abel
(Zoey Todorovsky, Alice Krige et Scott Wilson)

Nina est receuillie par Nancy et Abel Johnson qui la rebaptise Prairie et l'élèvent avec amour. Elle devient une belle jeune fille mais derrière son allure sage, elle est la proie de prémonitions qui la trouble suffisamment pour que ses parents lui fassent prescrire un traitement. Elle se rappelle aussi de son père biologique qui lui avait promis de la rejoindre en Amérique pour lui faire visiter la Statue de la Liberté, mais elle ignore qu'il est mort entre temps. Frustrée par cette promesse non tenue et l'éducation très religieuse de sa famille adoptive, elle fugue et rejoint "Big Apple" pour découvrir le monument. Elle ignore alors qu'elle ne reviendra pas chez elle avant sept longues années...

Prairie dans le métro de New York (Brit Marling)

Une fois en ville, après s'être rendu sur l'île où se dresse l'édifice de Bartoldi, Prairie gagne sa vie en jouant du violon dans le métro. Sa maîtrise virtuose de l'instrument attire l'attention d'un voyageur particulier, le professeur Hunter "Hap" Percy, qui l'aborde et lui explique qu'il étudie le cas de personnes ayant connu une expérience de mort imminente - comme Prairie/Nina dans son enfance. Il la convainc de la suivre jusque chez lui et elle s'envole dans son avion privé. Une fois à destination, une mauvaise surprise l'attend puisque "Hap" l'enferme au sous-sol dans une cellule de verre, voisinant avec trois autres détenus - Homer, Rachel et Scott. 

Prairie entourée par son groupe d'auditeurs

De nos jours, Prairie est remise à ses parents adoptifs et son histoire fait la "une" de tous médias car son retour après une si longue disparition intrigue mais surtout la jeune femme a recouvré la vue ! Réintégrant le lycée, elle devient un objet de fascination pour ses camarades et les enseignants. Elle fait ainsi la connaissance de Steve Winchell, élève au comportement violent, à qui elle promet d'éviter un séjour en camp de redressement s'il réunit pour elle un groupe de quatre personnes prêtes à partager une expérience unique. Le soir même, Prairie rassemble Steve accompagné de Alfonso "French" Soza, Buck Vu et Brenda Broderick-Allen (dite "BBA", une professeur) dans une maison abandonnée et commence à leur narrer par le détail ce qui lui est arrivée durant son absence.

Prairie et Hunter "Hap" Percy (Brit Marling et Jason Isaacs)

Le récit de Prairie reprend quand les autres prisonniers de "Hap" lui racontent qu'il pratique d'éprouvantes expériences sur eux sans qu'ils en connaissent la raison. Pour les contrôler à chaque fois qu'il doit intervenir sur eux, il les gaze puis les ranime une fois qu'il les a attachés à un table verticale puis coiffer d'un casque. Le casque du cobaye est ensuite rempli d'eau jusqu'à provoquer une noyade et une perte de connaissance, durant laquelle "Hap" enregistre des données. Puis il procède à une réanimation et reconduit son patient dans sa cage. Lorsque c'est au tour de Prairie de subir ce supplice, elle rentre en contact avec Khatun, comme autrefois étant enfant, et elle lui enseigne ainsi, à chaque fois, un mouvement appartenant à une série dont le sens et l'effet deviendront progressivement compréhensibles.  

Prairie et l'agent du FBI, Elias Rahim (Brit Marling et Riz Ahmed)

De nos jours, les Johnson sont harcelés par la presse au sujet de leur fille - une journaliste propose de recueillir son témoignage pour en tirer un livre - et les caméras de télés scrutent toute la journée leur maison. La journée, Prairie s'entretient parfois avec un agent du F.B.I., Elias Rahim, qui souhaite arrêter son ravisseur mais procède avec patience. La nuit, elle réussit à déjouer leur présence et la vigilance de Nancy et Abel pour rejoindre la maison abandonnée où elle poursuit la relation de son histoire : ainsi, à force de morts provoquées et répétées, elle a la surprise de recouvrer la vue mais le cache à "Hap", ne le confiant qu'à Scott, Rachel et Homer. Ce dernier et elle tombent amoureux et répètent les gestes qu'apprend Prairie grâce à Khatun : cette étrange chorégraphie interroge "Hap" qui l'observe sur des écrans de contrôle.

Homer Roberts (Emory Cohen)

 Quatre ans passent ainsi. Prairie se fait désormais appeler OA (contraction phonétique de "Oh-A" ou "Away" comme elle entend Khatun la nommer). "Hap" endort Homer pour l'emmener à Cuba capturer Renata, guitariste exceptionnelle et survivante d'un accident. A son retour, Homer avoue avoir dû coucher avec elle pour la piéger, ce qui brise le coeur de OA et l'union du groupe. Scott trahit OA en révélant à "Hap" qu'elle voit à nouveau, espérant ainsi gagner sa liberté ou échapper à une énième noyade. Mais leur geôlier, contrarié par la situation, lui inflige une nouvelle séance au cours de laquelle il meurt. En attendant de trouver quoi faire du corps, il le remet dans sa cage : OA exécute alors les mouvements appris par Khatun pendant plusieurs heures, seule d'abord puis avec Homer, et un miracle se produit car Scott ressuscite. "Hap" est sidéré. 

"Hap" dans son laboratoire

Trois autres années s'écoulent. Le shérif Stan Markham vient rendre visite à "Hap" et lui confie que l'état de santé de sa femme se dégrade de jour en jour. Pour ne pas éveiller de soupçons chez le policier, "Hap" le fait entrer chez lui pour lui préparer un café. Markham inspecte les pièces et découvre sur les écrans de contrôle les cages dans lesquelles sont retenus les prisonniers de son hôte. "Hap", mis en joue, lui explique qu'il mène des recherches secrètes qui pourraient à terme soigner la femme du shérif et lui offre d'en faire la démonstration. Les deux hommes quittent la maison avec Homer et OA qui se rendent au chevet de Mrs. Markham devant laquelle ils répètent leur éreintante chorégraphie : à nouveau, le miracle se produit et la malade revient à elle. "Hap" subtilise l'arme de service du shérif et les tue, lui et son épouse.  

 (au premier plan) Renata (Paz Vega)

De retour chez lui, il enferme à nouveau Homer mais pas Prairie qu'il conduit sur une route où il l'abandonne : désormais, lui dit-il, il n'a plus besoin d'elle car il a appris les cinq gestes permettant de réveiller les morts et peut poursuivre ses expériences avec ses détenus restants. Après plusieurs jours (semaines ?) d'errance, OA est récupérée par un policier en patrouille.

 OA relâchée

Durant les nuits passées à raconter son aventure, Prairie a enseigné les gestes à Steve, Buck, "French" et "BBA" afin, que le moment venu, ils puissent s'en servir pour éviter une tragédie - sans qu'elle puisse en préciser la nature ou l'endroit. Mais les escapades nocturnes de la jeune femme ont fini par être découvertes par ses parents adoptifs et une violente dispute l'oppose à Nancy, qui l'enferme dans sa chambre. Le groupe, lui, se questionne sur la véracité des faits relatés par Prairie et quand, après avoir réussi à s'échapper de chez elle, elle leur donne un nouveau rendez-vous, Steve, "French" et Buck en profitent pour se glisser dans sa chambre et fouiller ses affaires. 

 Et si toute cette histoire n'était que le délire d'une affabulatrice ?

Ils y découvrent des livres dont les titres et les contenus renvoient à des éléments précis du récit de Prairie et les conduisant à croire qu'elle a tout inventé en s'en inspirant. Déçus, en colère aussi, ils n'iront pas la retrouver à la maison abandonnée et conviennent de ne plus se revoir. "BBA", ignorant tout cela, apprend en revanche que le lycée a décidé de la renvoyer pour sa trop grande proximité avec des élèves - ceux du groupe justement - en dehors des cours, comme s'en sont plaints leurs parents. Elle accepte la sanction qui la motive pour réaliser son projet : partir en Californie grâce à l'héritage qu'elle a reçu.

Le carnage évité

Prairie passe la nuit seule dans la maison abandonnée et finit par s'endormir en attendant les autres. Elle revient à elle, terrifiée, après avoir visiblement eu une nouvelle prémonition et rejoint le lycée. Sur place, "BBA" débarrasse ses affaires tandis que Buck, "French" et Steve se rendent au réfectoire. Un élève armé y entre et commence à tirer sur ses camarades. "BBA" entre dans la pièce et commence alors avec Steve, Buck et "French" à reproduire la chorégraphie. Dérouté, le tireur est maîtrisé par la force mais une de ses balles perdues atteint Prairie à l'extérieur de la cantine. Une ambulance la conduit à l'hôpital et elle perd connaissance en appelant Homer...

Découvrir The OA vous renvoie à ce sentiment qu'on a tous éprouvé en appréhendant une oeuvre d'art - quelle que soit sa nature : film, roman, BD, musique... - sans qu'on trouve immédiatement les mots pour communiquer à son sujet. C'est quelque chose qui vous échappe, vous glisse entre le doigts comme du sable : vous en appréciez la substance, l'effet, mais la traduire vous paraît d'abord impossible. Ce mystère frustrera certains au point de les laisser à quai, mais si vous aimez que les choses ne se donnent pas instantanément à vous, qu'elles fassent leur chemin avant de se révéler, alors The OA est une expérience fantastique.

Lorsque les huit épisodes ont été disponibles sur Netflix, les critiques ont exprimé ce vertige, cette perte de repères en qualifiant le programme d' "étrange", un terme bien pratique, qui signifiait tout et n'importe quoi, mais qui résumait parfaitement l'aspect insaisissable de l'oeuvre créée par Brit Marling et Zal Batmanglij. L'actrice-scénariste et le réalisateur ont noué leur collaboration dans deux longs métrages déjà inclassables, à l'audience confidentielle mais qui ont impressionné ceux qui les ont vu, Sound of my voice (2011) et The East (2013), mais avec cette série, ils ont franchi un palier, plus ambitieux, sans sacrifier leur style.

The OA est d'abord une série sur la narration : quasiment tout le show se déploie autour du récit que livre Prairie Johnson à un groupe d'auditeurs, aussi réduit qu'improbable, et son histoire est si insensée qu'elle prête aussitôt à caution. Le téléspectateur a rapidement des doutes sur sa véracité quand il fait la connaissance de l'héroïne disparue pendant sept années alors qu'elle était une adolescente aveugle et qui est retrouvée jeune femme ayant recouvré la vue. Par quel miracle cela est-il possible, non seulement qu'elle soit vivante mais débarrassée de son handicap ?

En éprouvant le public sur la vérité de ce que raconte Prairie, les auteurs n'en font pas une fille forcément sympathique : elle nous trouble considérablement, mais, via l'interprétation de Brit Marling, sa bizarrerie, sa fébrilité, sa sensibilité nous dérange. On ne sait jamais sur quel pied danser avec elle, tout à tour victime d'événements terribles et potentielle affabulatrice, dont les mésaventures sont si extraordinaires qu'elles invitent naturellement à se questionner à son sujet. Elle évolue également au sein d'une cellule familiale curieuse, visiblement très religieuse, ses parents adoptifs ont ce côté doucereux facilement horripilant et en même temps on a envie d'avoir de la compassion pour eux.

Ainsi en va-t-il de tous les personnages, principaux ou secondaires, qui sont mus par des comportements déstabilisants et invitant à la tolérance : Steve est un garçon violent dont les actes ne méritent guère de mansuétude mais dont l'environnement explique beaucoup de choses par exemple (son père entend plus le dresser que l'élever) ; Brenda est une enseignante aimable de prime abord mais dont la manière d'agir est équivoque, trop maternelle pour être honnête ; "French" se distingue par une méfiance tellement prononcée qu'elle trahit une irrésolution irritante. Seul Buck se distingue dans le groupe d'auditeurs, avec son androgynie qu'il veut assumer dans un environnement hostile.

A ce premier groupe répond celui formé par les détenus de "Hap", dont l'histoire occupe la majorité du récit. Les circonstances de leur rencontre avec Prairie, les traitements que chacun endure, la longévité de leur emprisonnement commun, l'incertitude planant sur leur sort à la fin de la saison, convoquent chez le téléspectateur des émotions puissantes, remuantes, intenses. Le contexte est si parfaitement campé et exploité qu'on ne peut qu'être bouleversé - pas seulement dans le sens d'être ému mais plus généralement perturbé, surpris, incapable d'anticiper - par ce que le récit dit d'eux. Nous disposons de peu d'informations sur leur passé, le seul élément que les quatre partagent est d'avoir survécu à une "near death experience", une expérience de mort imminente, ayant permis à chacun de développer une aptitude étonnante (même si dans le cas de Rachel et Scott, cela reste évasif).

Les recherches de "Hap", archétype du savant fou qui aspire à faire une découverte majeure en infligeant des supplices inhumains à ses cobayes sans intention de faire du mal, offrent au scénario et à la réalisation l'occasion de scènes impressionnantes. Lorsqu'on découvre, avec Prairie, l'installation des expériences, le procédé par lequel les sujets sont tués et ramenés à la vie, et, par contraste, la méthodique application du savant pour collecter des informations, un frisson vous parcourt l'échine. Sans jamais recourir aux ficelles faciles de l'horreur, Batmanglij et Marling convoquent chez le public des sensations d'effroi, de sidération, de malaise prégnantes. 

L'objectif des expériences de "Hap" n'est, qui plus est, pas révélé tout de suite, même s'il piège des sujets au profil identique (des survivants donc). Il reste longtemps nébuleux et les auteurs savent distiller un suspense très efficace. Il est question d'accès à d'autres dimensions, de vie éternelle, de communication avec l'au-delà, d'apprentissage de mouvements permettant de littéralement ressusciter les morts. Les conséquences de ces supplices sont aussi variés qu'imprévisibles : Prairie recouvre la vue, Scott en meurt, Homer accepte d'apprendre la chorégraphie étonnante dont Prairie reçoit l'enseignement de Khatun... Cela génère des pics narratifs comme une série en produit rarement : la résurrection de Scott après des heures de danse (de transe), la guérison de la femme du shérif Markham deviennent des "instant classics", des moments inoubliables dont la dimension extravagante nous laisse hébétés. La mise en scène insiste sur la "physicalité" de ces moments forts, possède un aspect organique, un rapport au corps qui convoquent aussi bien la danse contemporaine (façon Pina Bausch) que la physionomie des interprètes (la longiligne Brit Marling, le trapu Emory Cohen, la virilité tranquille de "Hap", le côté "hobo" hippie de Scott, la fatigue pesante de Rachel face à la vieillesse de parents de Prairie, la nervosité de Steve, etc)

Mais tout cela est donc conditionné à la véracité des dires de Prairie ? Que vaut réellement la parole de cette jeune femme qui réclame d'être appelée "OA", revenue de nulle part après sept années, qui organise des séances nocturnes dans une maison abandonnée devant un parterre d'auditeurs eux-mêmes considérés comme des freaks dans la communauté de la ville où ils vivent ? Quel crédit accorder à cette conteuse qui semble réellement raconter des fables moins pour se confier à des élus improbables que pour les apaiser, les faire voyager, leur faire croire à une situation pire que la leur ? Dans sa dernière partie, la série joue à doucher la crédulité de ce groupe et du téléspectateur en dévoilant des pièces accablantes contre Prairie, indiquant qu'elle a inventé tout cela en s'inspirant de livres et documents, improvisant peut-être ou délivrant un scénario construit pendant toutes ces années loin de chez elle ? 

Deux faits achèvent de tout tournebouler dans l'ultime épisode de la saison quand on se rappelle que Prairie a disparu aveugle et a réapparu voyante (à plus d'un titre puisque, comme elle a prétendu avoir toujours eu des prémonitions, elle a encore un flash la prévenant d'une tragédie potentielle) et qu'on se demande donc en effet comment cela est possible ; puis quand dans une séquence fabuleuse et glaçante, renvoyant à de nombreuses tueries récentes en Amérique, un carnage est sur le point d'être commis dans le lycée fréquentée par Brenda, Buck, Steve et "French" qui, pour l'empêcher, reproduisent, de manière surréaliste, la danse en cinq mouvements enseignée par Khatun et transmise par OA. La réussite de la manoeuvre semble alors prouver que Prairie n'a pas raconté n'importe quoi.

Pour incarner une histoire aussi abracadabrantesque, il faut s'appuyer sur un casting imparable, condition indispensable pour que le téléspectateur suive sans ricaner - toute distance entre le récit et celui qui le regarde tue alors la capacité à l'accepter. Brit Marling est une comédienne atypique, très belle mais avec une présence singulière, apte à troubler sans sombrer dans un jeu maniériste, affecté, et c'est cette combinaison rare qui en fait l'interprète idéale de Batmanglij, leur complicité étant absolue. Elle est remarquablement entourée, en particulier par Emory Cohen (repéré dans le chef d'oeuvre The Place beyond the pines, de David Cianfrance, où il jouait le fils de Bradley Cooper) d'une subtilité exemplaire dans le rôle de Homer, ou encore Jason Isaacs, impeccable en savant tordu, monstre séduisant. On notera aussi la participation dans un second rôle de Riz Ahmed (récompensé d'un Golden Globe pour sa prestation dans The Night of), ou l'incandescent Patrick Gibson qui donne à Steve ce feu étonnant. Il faudrait les citer tous, ceux qui composent cette distribution si bien choisie - et j'espère que la saison 2 permettra de les retrouver, comme Paz Vega (superbe actrice espagnole) ou Hiam Abbass (grande comédienne arabo-israélienne, qui incarne Khatun).

The OA est une expérience marquante : si on s'y abandonne, c'est un puits sans fond dans lequel on plonge avec un mélange d'effroi et d'excitation grisant (si ce n'est pas le cas, en revanche, mieux vaut ne pas insister, plus la série progresse, moins on l'appréciera). Je n'ai tout simplement jamais ressenti ça avant ni depuis, et, alors qu'enfin Brit Marling a annoncé la fin de la rédaction de la saison 2 (et donc son tournage imminent), on éprouve de nouveau ce délicieux frisson relatif aux suites à donner à un chef d'oeuvre : comment vont-ils faire sinon mieux, du moins aussi bien ? Réponse, certainement, à la fin de l'année : patience donc.