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jeudi 7 décembre 2023

DAREDEVIL #4, de Saladin Ahmed et German Peralta


La couverture de ce quatrième épisode de Daredevil annonce la couleur : le Tireur/Bullseye est donc de retour. Pour l'originalité on repassera et si Saladin Ahmed conduit bien son affaire, il faut bien avouer que voir revenir cet adversaire déçoit le lecteur qui espérait du neuf. Au dessin, German Peralta est donc, déjà, le troisième artiste sur la série en quatre mois et rend une copie correcte.


Matt Murdock/Daredevil court plusieurs lièvres à la fois : il cherche à savoir quelle est la prochaine cible du grroupuscule armé the Heat, dont il sait qu'il s'agit d'hommes aux ordres du Tireur, et il veut également savoir pourquoi Ben Urich s'en prend au foyer St. Nicholas. Les deux affaires seraient-elles mêlées ?
 

Y a-t-il encore des editors dignes de ce nom chez Marvel ? On peut sérieusement se poser la question quand on observe la manière dont sont gérées les équipes artistiques sur plusieurs séries. Surtout on peut se demander si avoir nommer C.B. Cebulski comme editor-in-chief était une bonne idée.


Cebulski a une drôle de réputation dans le milieu des comics. D'un côté, c'est un dénicheur de talents renommée et il a permis à Marvel de trouver des auteurs et des artistes qui sont devenus des vedettes par la suite. Mais Cebulski, c'est aussi Akira Yoshida...


Sous ce pseudonyme pas très subtil, il s'est fait passer pour un scénariste japonais au moment où Marvel tentait de conquérir des fans en Asie avant que la supercherie soit découverte et ne l'oblige à des excuses publiques. Et depuis cette histoire, Cebulski a vu son crédit largement entamé.

Quand il a été promu editor-in-chief de Marvel comics, les plus indulgents y ont vu le signe que les scénaristes et dessinateurs seraient traités avec plus d'égard, voire que Marvel allait être plus exigeant qualitativement. Les plus sévères (ou plus lucides ?) ont plutôt considéré cette promotion comme un leurre, rappelant que Cebulski s'était en quelque sorte moqué du monde avec son alias nippon.

Aujourd'hui, le bilan de Cebulski n'impressionne guère et actuellement sa gestion des équipes éditoriales laisse même franchement à désirer avec l'éclosion d'auteurs pas particulièrement remarquables et de nombreux titres sans artistes réguliers. Le plus remarquable de ces ratés concerne The Avengers où C.F. Villa produit un travail indigne de ce qu'un titre aussi exposé réclame et où Jed MacKay affiche ses limites (sans avoir impressionné auparavant d'ailleurs mais en conservant la confiance de ses supérieurs malgré tout).

Pour Daredevil, l'arrivée de Saladin Ahmed a été accueillie dans l'indifférence la plus totale, comme s'il s'agissait d'un choix par défaut. La série aurait pu faire une pause après le run de Chip Zdarsky, laissant le fan souffler. Mais non. Quant à Aaron Kuder au dessin, ça ressemblait à une plaisanterie car s'il ne manque pas de talent, il est connu pour son incapacité à enchaîner les épisodes et à tenir les deadlines.

Sans être honteux, le début de run de Ahmed est solide mais un peu mou. On en a encore un exemple avec cet épisode qui court plusieurs lièvres à la fois sans vouloir choisir lequel est le plus important. Le scénariste ramène le Tireur dans la partie (Zdarsky l'avait uniquement utilisé dans une poignée d'épisodes, quand les Stromwyn avaient lancé leur assaut sur Hell's Kitchen, dans une bataille où Wilson Fisk et Daredevil s'alliaient opportunément avant que tête à cornes ne se rende à la police). Mais il apparaît brièvement tout compte fait, ce qui signifie qu'il reviendra (et certainement vite).

En revanche, Ahmed continue de développer son autre intrigue avec des entités démoniaques possédant des proches de Matt, ce qui suggère au lecteur que cette partie de la série est en lien avec le retour parmi les vivants de Murdock. Cette fois, comme on pouvait s'en douter, c'est Ben Urich qui en fait les frais, ce qui explique son curieux comportement récent. Mais cela aboutit à une scène (désolé de spoiler un peu) d'exorcisme grotesque avec Daredevil purgeant le journaliste en brandissant un crucifix.

Le souci, c'est que aucune de ces deux lignes narratives ne fonctionne. L'affrontement avec le Tireur est trop frustrant et surtout le retour de ce vilain traduit un manque d'imagination cruel. Jusqu'à quand nous sortira-t-on ces sempiternels combats Batman-Joker, Superman-Luthor, ou donc DD-Bullseye ? Daredevil a une belle galerie d'adversaires et si un auteur ne veut pas puiser dedans, qu'il oppose le héros à d'autres méchants Marvel !

Quant à la partie possession démoniaque... Comment dire ?... Pour moi, ça ne marche simplement pas. C'est prévisible au possible depuis le premier épisode avec Elektra, les démons ont des designs pas terribles, ça ne fait pas peur, c'est trop vite réglé, et surtout c'est déjà lassant là aussi. Qui va être le prochain à être tourmenté ainsi ? Et enfin, voir DD exorciser ses proches... C'est comme Diablo chez les X-Men : ce côté curé me fatigue pareillement avec Matt Murdock. C'est un aspect qui a été trop exploité depuis Miller et qui n'apporte plus rien au personnage, à sa série. Le seul à s'en être complètement écarté fut Mark Waid et ce n'est donc pas un hasard si c'est son run qui a été le plus original, le plus remarquable depuis des lustres.

German Peralta est donc déjà le quatrième artiste à dessiner la série depuis sa relance. C'est un dessinateur que j'apprécie mais j'ai eu l'impression désagréable qu'il a produit ses planches dans la précipitation car elles sont moins soignées que ce que j'ai pu lire de lui auparavant. Résultat : il y a de bons moments, mais globalement, ça manque furieusement de fluidité, particulièrement dans la scène de baston au coeur de l'épisode.

C'est un problème quand on travaille un personnage célèbre pour ses acrobaties et son art du combat comme Daredevil. Les décors sont également très aseptisés, dépouillés. Il y a de jolies trouvailles au début de l'épisode (voir image 1, avec l'ombre portée géante de DD sur un bâtiment ou son reflet dans la vitre d'un gratte-ciel qui semble encore plus diabolique). Mais le lecteur qui passera trop vite sur ces cases loupera ces subtilités et de toute façon elles sont trop rares pour peser.

Tout, en vérité, dans cet épisode, renvoie à ce que je disais plus haut : tout paraît mal édité. Le scénariste ne propose rien de palpitant ni d'original. Et trois dessinateurs en quatre épisodes, c'est juste pas possible, surtout avec des styles aussi différents. On lit ça en comprenant qu'il a fallu livrer des épisodes vite pour enchaîner avec la fin du run de Zdarsky, mais sans que cela soit bien préparé, anticipé. 

Du coup, le lecteur peut se sentir floué et être sévère avec l'équipe artistique qu'il ne trouvera ni assez inspiré ni assez solide. Pourtant, c'est bien en amont que tout ça doit être réglé. Or, ici, tout sent l'improvisation, le manque de ressources. C'est assez triste en fait.

jeudi 16 novembre 2023

DAREDEVIL #3, de Saladin Ahmed, Aaron Kuder et Farid Karimi


Daredevil poursuit sa relance sous la houlette de Saladin Ahmed et je reste séduit par ce qu'il raconte. Le scénariste suit plusieurs pistes et introduit son grand vilain à la fin de ce troisième épisode. Tout ça serait presque parfait si Aaron Kuder n'avait pas déjà besoin d'aide mais son renfort, Farid Karimi, ne manque pas de qualité.


Alors qu'il espionne Ben Urich dans son bureau du "Daily Bugle", Daredevil reçoit un message du Père Javi. Les services à l'enfance sont au foyer St. Nicholas suite aux rumeurs lancés contre lui. Après avoir honoré ce rendez-vous, Matt repart patrouiller et en découdre avec les tueurs de Heat dont il découvre qui les dirige...


Je le reconnais volontiers : je n'étais pas sûr que Saladin Ahmed fasse des miracles avec Daredevil. On ne me disait pas grand bien de ce scénariste passé auparavant sur Miles Morales : Spider-Man, même s'il avait connu un beau succès critique avec sa mini-série Black Bolt (dessinée par Christian Ward).


Mais, c'est bien connu, on accueille toujours avec méfiance un auteur qui reprend une série après un run salué et même si j'ai lâché celui de Chip Zdarsky assez tôt, je n'avais pas été impressionné outre mesure par sa contribution au mythe de l'homme sans peur.
 

Et finalement c'est en ne sachant pas trop dans quoi je m'engageai qui me faire considérer avec bienveillance ce qu'écrit Ahmed. Mais j'admets que c'est intéressant et accrocheur.

En trois épisodes, il a hérité d'une situation compliquée (une tradition chez les scénaristes qui reprennent Daredevil) et trouve le moyen de l'exploiter de manière singulière. Dans cet épisode, ainsi, il continue de traiter de deux lignes narratives et le fait avec adresse.

On a donc d'un côté Matt Murdock qui est confronté à sa double vie de prêtre en charge d'un foyer pour orphelins et dont les obligations s'avèrent compliquées à ménager avec son autre vie de justicier. Cible de rumeurs; le foyer reçoit la visite du service pour l'enfance alors que Daredevil était occupé à espionner Ben Urich, qui serait le relais des rumeurs précitées.

La femme à laquelle il doit répondre le perce à jour en devinant qu'il est un homme affairé sur plusieurs fronts, ce qui pourrait compromettre sa mission auprès des enfants. Une fois sa visiteuse partie, Matt est en colère pour une double raison : d'une part parce qu'il sait qu'elle a vu juste, il s'en veut donc, mais aussi, encore, à cause des ragots contre le foyer.

Saladin Ahmed pourrait revenir au début de l'épisode et montrer Daredevil reprendre sa surveillance à l'endroit de Ben Urich. Mais il déjoue nos attentes en choisissant de donner à tête à cornes un moyen de se défouler. Et pour cela, il utilise ce qu'il a établi dans un précédent numéro.

Un groupe lourdement armé sème la terreur en ville, n'hésitant pas à tuer des innocents. The Heat va faire les frais de la rage de Daredevil. On a alors droit à une longue séquence d'action qui permet à Farid Karimi, un artiste dont je n'avais jamais entendu parler et qui a visiblement été appelé en urgence (puisque son nom n'apparaissait pas sur les sollicitations de ce numéro !), de briller.

En effet, cet inconnu au bataillon signe pas moins de onze pages (les 7-8 et 10 à 18). Et il se débrouille fort bien. La chorégraphie des combats est soignée, DD met une raclée en bonne et due forme à tout un commando. Les enchaînements sont fluides, les coups portés ont de la puissance, les acrobaties du héros sont variées et bien découpées, avec toujours de bons angles de vue. Bon, l'encrage est un peu épais et sur les pages 7-8, Karimi aurait put alléger son trait de quelques hachures inutiles, mais sa prestation est mieux que correcte.

On s'en doutait forcément mais Aaron Kuder n'a donc pas tenu plus de deux épisodes avant d'avoir besoin de soutien. C'est quand même un souci parce que deux épisodes, ce n'est vraiment pas beaucoup, et surtout il n'a pas forcé son talent sur ces épisodes en question. C'est là quelque chose que je m'explique pas avec cet artiste au demeurant doué : pourquoi Marvel continue-t-il de le mettre autant en avant alors qu'à chaque fois, c'est la même chose ? Il est incapable de tenir ses délais.

Je ne dis pas qu'il faut arrêter de le faire travailler mais un editor doit savoir anticiper avec ce genre d'artistes. Un moyen très simple aurait été de relancer la série avec un artiste capable de boucler le premier arc sans problème et pendant ce temps Kuder préparait l'arc suivant. En outre, il ne me semble pas que Kuder dispose d'une fan base aussi important que ça et donc justifiant qu'on mise sur lui comme un atout décisif pour relancer une série.

Entendons-nous bien : il n'y a rien à reprocher aux pages de Kuder ici. C'est un boulot soigné, élégant, dans la lignée de qu'il a produit sur les deux derniers mois. Mais sachant que German Peralta, un dessinateur très talentueux et solide, va arriver le mois prochain et qu'en Janvier Karimi sera reconduit, je me demande s'il est même bien utile que Kuder revienne si c'est pour produire deux épisodes et à nouveau tirer la langue. Marvel dispose de deux artistes (Peralta et Karimi) plus fiables que ne le sera jamais Kuder et au moins de talents égaux au sien (même si dans un registre différent) : la sagesse devrait imposer de les conserver et d'utiliser Kuder ailleurs.

Pour en revenir au scénario, l'identité du patron de the Heat (tout comme celle de ses membres) ne manque pas d'intriguer. Leur association n'est pas évidente et surtout Ahmed prend quand même un risque en ressortant ce vilain. De la façon dont il réussira à l'employer dépendra en grosse partie la suite. Mais soit il se rate complètement. Soit il a une idée vraiment épatante.

vendredi 20 octobre 2023

DAREDEVIL #2, de Saladin Ahmed et Aaron Kuder


Un peu comme pour Avengers Inc., il y a quelque chose de séduisant dans le Daredevil de Saladin Ahmed et Aaron Kuder, comme une volonté de mener le lecteur quelque part sans lui dire où, sur un rythme pépère. Ce n'est pas un run qui cherche l'épate et c'est sans doute ce qui le distingue.


Entre la police qui vient frapper à la porte du foyer St. Nicholas et un nouveau gang qui fusille des innocents en pleine rue, Matt Murdock/Daredevil sent monter en lui une sourde colère. Cela ne va pas se calmer quand il découvre qui colporte des rumeurs sur les jeunes dont il s'occupe...


Bien qu'ils différent dans le fond et la forme, ce début de run me fait penser à celui de Charles Soule qui avait eu la délicate mission de passer après celui de Mark Waid. Certes Saladin Ahmed succède à Chip Zdarsky qui n'a pas produit des épisodes aussi mémorables, mais il passe quand même après deux volumes qui ont marché commercialement et auprès de la critique.


Mais si je pense à Charles Soule, c'est parce que j'étais tout aussi perplexe quand j'ai commencé à le lire. Souvenez-vous : Waid avait conclu ses histoires avec Matt Murdock assumant publiquement qu'il était Daredevil, signant même son autobiographie. Soule enchaînait avec Daredevil qui prenait sous son aile un sidekick, idée improbable s'il en fut.


Et pourtant, à mon avis, Soule a réussi à produire des arcs intéressants, soignant aussi bien Matt Murdock que Daredevil, parvenant à contourner le fait que l'avocat et le diable de Hell's Kitchen ne pouvaient plus être liés dans l'esprit du public.

Ici, Saladin Ahmed doit composer avec la fin de Zdarsky qui était tout aussi (sinon plus) casse-gueule puisque Daredevil mourait en enfer, se sacrifiant pour en faire sortir plusieurs de ses amis. Revenu, on ne sait encore comment, à la vie, devenu prêtre, s'occupant d'un foyer pour jeunes, il est harcelé par une entité mystique qui lui promet bien de tourments après avoir possédé brièvement Elektra. Et finalement Matt enfile de nouveau le costume de Daredevil.

Alors qu'on pouvait s'attendre à une suite s'alignant sur ce registre fantastique, Ahmed nous déroute, comme s'il voulait nous suggérer que les tourments promis au héros pouvait/allait prendre d'autres formes, inattendues.

Ainsi dans ce deuxième épisode, c'est une série de contrariétés qui tombent sur Matt/DD : d'abord des agents de police veulent s'assurer que le foyer dont il s'occupe ne recueille pas de jeunes criminels comme le prétend un média en ligne. Puis DD s'offre une balade en ville, cherchant de quoi se défouler et surprend un gang lourdement armé commettant un carnage en pleine rue. Il neutralise les malfrats mais ne peut les interroger car la police (encore elle) arrive. Et revenu au foyer, après avoir réconforté un de ses protégés victime de harcèlement en ligne, il enquête sur le média qui diffuse des ragots et découvre qui le dirige (et là, franchement, grosse surprise assurée !).

Tout indique que ces ennuis qui s'additionnent en une seule nuit ressemble à la concrétisation de la menace proférée par l'entité qui a possédé Elektra. Et en définitive, alors que le premier épisode appuyait fort sur l'aspect religieux, celui-ci pointe des dangers venant d'autre part. C'est comme si tout se liguait contre Matt/DD.

Ce qui est évident en tout cas, c'est que Saladin Ahmed pose une question centrale : quel est le prix à payer pour Matt pour être revenu d'entre les morts ? Tout ce qui est train de lui tomber dessus semble confirmer que la menace revêt des formes surnaturelles et très ordinaires. En outre, après les scènes très spectaculaires et graphiques du premier épisode, on revient ici à un Daredevil plus terre-à-terre, cassant la gueule à des meurtriers, à un Matt rappelant qu'il a été avocat et congédiant des flics s'ils n'ont pas de mandat de perquisition, enquêtant sur internet sur le média en ligne qui dénigre le foyer.

Cette manière de proposer un épisode qui prend presque le contrepied du précédent tout en poursuivant malgré tout une ligne narrative est accrocheuse et donne en tout cas envie de poursuivre. D'autant que, encore une fois, au dessin, Aaron Kuder assure.

Le trait très précis de l'artiste gagnerait souvent à se dispenser de petits traits inutiles (dans la mesure où ils n'apportent rien en termes de textures, de détails) et qui soulagerait donc un peu Kuder. Mais il y a plusieurs pages avec de superbes compositions qui méritent vraiment qu'on salue l'effort fourni.

Et puis chez Kuder, il y a aussi la volonté affichée dans le script d'Ahmed de surprendre, de prendre de court le lecteur. Ainsi, alors qu'on s'attend à une bonne séance de torgnoles et d'acrobaties quand DD s'en prend aux criminels dans la rue où ils tirent à tout-va, on a à la place une simple planche découpée en un "gaufrier" de six cases verticales où les coups donnés sont mis au premier plan. Autrement dit, une façon de dire : ce n'est pas l'important, vous savez qu'il va expédier ça fissa. Ce qui compte, c'est ce qu'il pourra tirer de ces tueurs et la frustration qui s'ensuivra puisqu'il n'apprendra rien.

Lentement, oui, mais sûrement, il y a comme une sorte d'effet bouilloire qui se met en place. Matt/Daredevil sent comme le lecteur que quelque chose est en train de monter en pression, d'être porté à ébullition. Et comme les sollicitations Marvel pour Janvier ont indiqué que ce premier arc ne compterait que quatre épisodes, ça risque de péter très vite.

jeudi 14 septembre 2023

DAREDEVIL #1 de Saladin Ahmed et Aaron Kuder


C'est donc, si je ne me trompe, le huitième volume de Daredevil qui débute ce mois-ci. Le run de Chip Zdarsky et Marco Checchetto s'est achevé le mois dernier et je n'étais franchement pas chaud pour essayer celui qu'initient Saladin Ahmed (dont je n'ai jamais rien lu) et Aaron Kuder. Mais, vous savez ce que c'est : quand vous aimez un personnage, vous avez envie de prendre de ses nouvelles...


Après s'être sacrifié en affrontant la Bête pour sauver ses amis de la mort, Matt Murdock est revenu, inexplicablement à la vie. Il est désormais prêtre, attaché à s'occuper d'orphelins avec le Père Javi, dans le foyer St Nicholas. Jusqu'à ce que Elektra resurgisse, possédée par une entité maléfique. Le prix à payer pour la résurrection de Matt ?


J'avais cessé de suivre le run de Chip Zdarsky et Marco Checchetto en Juillet 2020 au #21. Je m'en souviens comme d'un excellent numéro qui, normalement, aurait dû me motiver pour poursuivre, mais j'ai laissé tomber, sans doute après avoir lu les textes des sollicitations pour les futurs épisodes qui ne me donnaient pas envie.


Zdarsky, après 36 chapitres, a ensuite écrit l'event Devil's Reign, qui servait de transition pour le volume 7 de Daredevil, qui compta donc 14 épisodes. Le scénariste a donc signé en tout 50 numéros de Daredevil, auxquels il faut ajouter les trois de Daredevil : Woman without Fear (tie-in à Devil's Reign) et les 6 issues de Devil's Reign. Soit 59 épisodes en tout, un run un peu plus long que celui de Mark Waid (54 #).


Rassurez-vous pour ceux qui voudraient reprendre avec ce volume 8 : Saladin Ahmed fait bien les choses en résumant sur une double page les derniers événements dans la vie du diable de Hell's Kitchen. En effet, Zdarsky et Chechetto achevaient leur cycle par une bataille sacrificielle en Enfer entre le Bête, le démon à la tête de l'organisation de la Main, et DD, parti sauver ses amis morts. 

Il y a une sorte de tradition entre les auteurs de Daredevil : chacun laisse à son successeur une situation a priori impossible à résoudre. On se souviendra, sans remonter trop loin, que Brian Bendis avait envoyé Matt Murdock en prison comme "cadeau" pour Ed Brubaker qui, lui, en avait fait le chef de la Main pour Andy Diggle qui, lui, en avait fait un chef de secte en cavale pour Mark Waid qui, lui, mettait fin à l'identité secrète de DD pour Charles Soule qui, lui, terminait en laissant Matt entre la vie et le mort dans un hôpital pour Zdarsky.

Saladin Ahmed hérite de Matt Murdock quasiment amnésique, revenu de l'enfer, et devenu prêtre. Elektra opère toujours sous le masque et le nom de Daredevil et veille sur son amant en finançant secrètement le foyer pour lequel il oeuvre (et qui est menacé de fermeture). Jusqu'à ce que Elektra tombe sur un os : une entité maléfique qui la possède et s'en prend à Matt visiblement pour qu'il paie ce qu'il doit pour être revenu parmi les vivants.

L'épisode est long (une quarantaine de pages) et le scénariste prend son temps pour bien définir ce que sont devenus les deux héros mais aussi introduire de nouveaux seconds rôles et un ennemi (qui s'évèrera n'être qu'une première épreuve). Dans la postface écrite par l'editor de la série (Devin Lewis) à la fin du numéro, outre les habituels compliments adressés à l'ancienne et à la nouvelle équipe artistique, on nous promet que le programme établi par Saladin Ahmed va nous surprendre tout en suggérant que Bullseye, le Caïd, et même l'Homme aux échasses ne seront pas oubliés.

Pour le moment, on est surtout intrigué. Mais plutôt positivement. Il est évidemment trop tôt pour juger, mais j'ai lu cet épisode avec plaisir, sans me forcer, sans être perdu non plus. J'ai apprécié l'effort et la fluidité avec laquelle Ahmed a expliqué où on en était (je me suis tenu au courant de la fin du run de Zdarsky mais sans plus). Même si, au bout du compte, Matt enfile à nouveau le costume de Daredevil, peut-être un peu rapidement quand même alors qu'il répète plusieurs fois en avoir fini avec cette partie de sa vie, surtout en interprétant son retour à la vie comme un geste divin qu'il trahirait en redevenant DD.

C'est là que la longueur de l'épisode joue en sa faveur parce que si cela avait écrit en 20 pages, là, ça aurait été vraiment expédié et les déclarations de Matt n'auraient pas été crédibles du tout. Ce qui m'a plu aussi, c'est l'ambiance de l'épisode. Tout coule, sans heurts. La narration est habile, les scènes s'enchaînent sans mal. On est curieux par rapport à cette entité qui possède brièvement Elektra pour éprouver Matt et qui prévient qu'elle n'est que la première à venir le tracasser. Cet aspect fantastique est sympa, originale. On n'est pas dans de l'horreur mais plutôt une forme d'épouvante, de mysticisme. 

L'idée de faire de Matt un prêtre est convenue mais je ne crois pas qu'elle ait été déjà exploitée. En tout cas, Ahmed (qui doit être de confession musulmane) a le bon goût de ne pas verser dans un discours trop religieux, de ne pas transformer Matt en curé et lui faire débiter des versets remplis de messages simplistes. Au contraire, s'il porte l'habit, il n'est pas mis en scène comme un curaillon (ce que je déteste et qui m'horripile tant avec le traitement que font tant de scénaristes avec un autre héros marqué par la foi, Diablo, le mutant).

Marvel fait aussi un pari en confiant le dessin de la série à Aaron Kuder, qui n'est pas réputé pour être rapide et donc enchaîner les épisodes. De fait, en Décembre prochain, le n° 4 de la série sera illustré par German Peralta (ce qui est un chouette fill-in, même si son style est très différent de celui de Kuder).

Je ne connais pas bien non plus Kuder. Mais j'avais beaucoup aimé ses épisodes de Guardians of the Galaxy (écrits par Gerry Duggan). Et il sort d'Avengers Forever (où il alternait avec Jim Towe, sur des épisodes écrits par Jason Aaron).

Sa manière de dessiner Daredevil témoigne d'un artiste qui soigne son ouvrage. Les décors sont fournis, détaillés, et il y a de superbes planches et doubles pages dans un milieu urbain avec des décompositions de mouvements dans l'espace merveilleusement composés. Les personnages sont représentés de manière réaliste avec un trait fin mais une sensibilité particulière, un bon degré d'expressivité, et quelques trouvailles esthétiques pour souligner les scènes fantastiques. Ainsi l'entité qui possède Elektra et persécute Matt a le visage et le corps d'un vieillard barbu et maigre dans un costume informe mais aux dimensions de géant et lorsque Elektra se met à attaquer Matt, l'entité accompagne ses mouvements et sa barbe finit par dissimuler le visage de la jeune femme, créant un personnage grotesque et inquiétant, comme sorti d'un film de David Lynch.

Tout laisse à penser que Kuder soufflera régulièrement et j'espère que dans ce cas Marvel aura le bon goût de laisser Peralta dans son rôle de doublure, même si c'est évidemment ingrat pour ce dernier. A moins que Ahmed organise ses arcs narratifs de manière à ce que Kuder et Peralta alternent (ce qui permettrait à ce dernier de dessiner plusieurs n° d'affilée avant le retour de Kuder (qui, de toute façon, ne fera jamais plus de trois épisodes de suite). Je préfèrerai comme tout le monde que la série ait un seul artiste mais ce n'est plus cas depuis Samnee (à l'époque de Waid scénariste) et comme Marvel ne veut plus sortir de séries avec des épisodes en retard, c'est comme ça et pas autrement.

En tout cas, c'est plutôt une bonne surprise et j'ai envie de voir où ça va. En vérité, Daredevil, comme  X-Men, sont les deux séries avec lesquelles je suis devenu un fans de comics et je ne peux me résoudre à m'en passer trop longtemps. Là, ça faisait trois ans sans "hornhead" : il était donc temps.