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jeudi 28 septembre 2017

THE BOOK OF HENRY, de Colin Trevorrow


Qu'attendre de celui qui réalisa Jurassic World si ce n'est qu'il s'affirme comme un cinéaste compétent pour autre chose que réaliser l'énième épisode d'une franchise ? Réponse avec The Book of Henry où Colin Trevorrow ne fait pas que prouver qu'il sait filmer autre chose que des histoires avec des dinosaures mais, en l'occurrence, un long métrage aussi maîtrisé qu'atypique, mix étonnant entre mélodrame et polar, récit initiatique et hommage à Fenêtre sur cour.

 La famille Carpenter : Peter, Henry et leur mère, Susan 
(Jacob Tremblay, Jaeden Lieberher et Naomi Watts)

Susan Carpenter élève seule ses deux fils, dont l'aîné, Henry, est surdoué mais scolarisé normalement. Il veille sur son cadet, le timide Peter, tout en n'osant avouer son amour à Christina, sa camarade de classe.

Henry

C'est que Henry veut protéger la jeune fille, qui habite la maison à côté de la sienne, car il est convaincu qu'elle subit de mauvais traitements de son père, Glenn Sickleman, le chef de la police. Résolu à régler ce problème seul, il n'en parle pas à sa mère, serveuse dans un dinner, qui lui délègue par ailleurs la gestion de divers boursicotages grâce auxquels il lui fait gagner une fortune en espérant qu'elle lâche son travail pour reprendre son activité d'illustratrice de livres pour enfants. 

Susan 

Henry consigne dans un livre rouge diverses notes, un plan pour piéger et neutraliser Dean Sickleman, tout en se servant de son frère, Peter, lors de repérages. Il fait aussi promettre à ce dernier de transmettre ce cahier à leur mère si un malheur lui arrivait...

Le livre de Henry

Henry ne craint pas tant que le commissaire s'en prenne à lui que des maux de têtes fréquents dont il est atteint et qu'il cache à ses proches. Jusqu'à une nuit où, pris de convulsions, il doit être hospitalisé. Un neurologue établit un diagnostic rapide et terrible : Henry a une tumeur au cerveau et elle est inopérable. Peu de temps après, il meurt dans les bras de sa mère, dévastée, laissant son frère inconsolable.

La voix de Henry depuis l'au-delà guide sa mère

Les semaines passent. Peter se rappelle alors du livre de son frère et, comme promis, le remet à sa mère qui découvre alors la situation de Christina et le projet de Henry de se débarrasser de son père. Suivant les consignes de son fils à la fois pour respecter ses volontés et soulager la fillette, elle entreprend d'éliminer le policier. 

Christina Sickleman (Maddie Ziegler)

Après s'être procurée une arme et s'être entraînée, Susan décide de profiter de la fête de l'école comme alibi pour assassiner Glenn Sickleman. Mais après l'avoir attiré dans la forêt pour le tuer, elle refuse finalement d'accomplir un meurtre et préfère défier son ennemi en le menaçant de révéler qui il est et ce qu'il fait au FBI et à la presse. 

Glenn Sickleman et Susan Carpenter (Dean Norris et Naomi Watts)

Pourtant, même cela, Henry l'avait anticipé et justice sera faîte malgré tout, en tout légalité...

Le scénario de Gregg Hurwitz est déroutant et on sort du film déboussolé par le mélange des genres, les ruptures de ton qu'il a proposés. Le premier acte ressemble à une chronique familiale où Henry fait figure d'épice puisqu'il est surdoué. Sa conviction que sa voisine est maltraitée laisse pourtant dubitatif puisque, volontairement, Colin Trevorrow ne montre pas les violences infligées à Christina, préférant les suggérer. Tout cela ne serait-il pas une fiction imaginée par ce jeune garçon qui consigne tout dans son livre rouge comme on établit le plan d'une histoire.

Cette partie est excellente, on ne sait pas quoi penser, c'est très accrocheur, et émaillé de scènes émouvantes très sobres (dont l'une, superbe, où on peut apprécier le joli brin de voix de Naomi Watts, par ailleurs magnifique de sensibilité).

Puis le deuxième acte bascule sans prévenir dans le pur mélodrame : la maladie de Henry et sa mort rapide ébranlent le spectateur, de manière d'autant plus percutante que le réalisateur fait preuve encore une fois de beaucoup de pudeur. La scène même où le garçon expire dans les bras de sa mère vous noue la gorge sans effet facile. La musique, très belle, de Michael Giacchino se tait même pour ne pas en rajouter.

On pense alors que le troisième acte va développer le deuil, et pendant quelques scènes, finement mises en scène, on voit effectivement l'impact cruel de la mort d'un enfant, l'attitude de la mère à la fois dévastée et qui doit malgré tout se redresser pour son autre fils. Jusqu'à ce que Peter se souvienne du cahier de son frère : le film bascule alors dans un surprenant thriller mais aussi une réflexion sur la vengeance et la justice.

On peut alors craindre que le sujet ne glisse dans le grand n'importe quoi avec un règlement de comptes expéditif, d'autant plus périlleux qu'on ne sait toujours pas avec certitude si Henry a imaginé ou vraiment découvert les mauvais traitements de Christina. Mais, une fois encore, le dénouement prend tout le monde à contre-pied, imposant une solution implacable mais intelligemment amenée. Plus qu'une résolution sommaire, c'est une reconstruction qui est permise pour Susan, son fils et leur petite voisine : le happy end est acceptable grâce à cela.

Trevorrow raconte cela avec une authentique élégance, menant l'intrigue sur un rythme soutenu mais sans jamais sacrifier ses personnages, ce qu'ils traversent. Il a pu s'appuyer sur de jeunes interprètes extraordinaires avec Jaeden Lieberher (remarqué dans le fabuleux Midnight Special de Jeff Nichols), Jacob Tremblay (révélé dans le formidable Room de Lenny Abrahamson) et Maddie Ziegler (jeune danseuse vue dans plusieurs clips de la chanteuse Sia et dont c'est ici le premier rôle). Ces trois gamins ne jouent jamais comme des singes savants et donnent au film sa tenue, sentimentale mais jamais mièvre.

Une sorte de polar familial digne et palpitant : voilà la formule peu commune de ce Book of Henry, une pépite hautement recommandable. 


vendredi 22 septembre 2017

VOUS ALLEZ RENCONTRER UN BEL ET SOMBRE INCONNU, de Woody Allen


Cette année, exceptionnellement, on ne verra pas de nouveau film de Woody Allen en France (le distributeur de son 47 long métrage, Wonder Wheel, ayant choisi de le sortir en Janvier 2018). Alors saisissons l'occasion pour revoir quelques-uns de ses anciens opus. Comme ce Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, datant de 2010, et dont j'avais gardé un souvenir mitigé (même si son pire film de la décennie en cours reste To Rome with love, 2012). Vérifions si le temps a bonifié cette oeuvre... Ou a confirmé cette déception.

 Crystal et Helena (Pauline Collins et Gemma Jones)

Lorsque son mari Alfie lui annonce qu'il souhaite divorcer à soixante ans passés, Helena s'en remet aux conseils d'une voyante, la bien-nommée Crystal, pour savoir de quoi son avenir sera fait - et les nouvelles sont bonnes puisqu'elle apprend qu'elle finira par rencontrer "un bel et sombre inconnu".

Alfie et sa fille Sally (Anthony  Hopkins et Naomi Watts)

Alfie, lui, s'emploie à rattraper le temps perdu en se (re)mettant au sport et à chercher une nouvelle compagne, si possible plus jeune que lui. La situation émeut sa fille Sally dont le couple avec Roy, un écrivain en panne d'inspiration, traverse une énième crise.

Roy et Dia (Josh Brolin et Freida Pinto)

C'est que Roy a remarqué une ravissante guitariste qui vient d'emménager dans un appartement en face du leur et la drague sans complexe, quand Sally n'est pas là. Ce badinage devient plus sérieux très vite, même si notre homme s'inquiète de n'avoir toujours pas de retour positif de son éditeur à propos de son dernier manuscrit. 

Greg et Sally (Antonio Banderas et Naomi Watts)

Sally, elle aussi, a la tête qui tourne car, assistante d'un célèbre galeriste, le séduisant Greg, elle se demande s'il n'est pas attiré par elle après l'avoir invitée à l'opéra parce que son épouse s'est désistée. Par ailleurs, il loue son coup d'oeil quand il s'agit de lui présenter des artistes prometteurs.

Iris et Sally (Anna Friel et Naomi Watts)

Et c'est justement là que le bât blesse car Greg, loin d'être épris de Sally, prend pour maîtresse une de ses amies peintres, Iris, comme le lui avoue cette dernière. Dévastée, Sally accepte l'offre d'une collègue d'ouvrir sa propre galerie mais doit, pour cela, trouver l'argent pour une mise de fonds. 

Charmaine (Lucy Punch)

Et ce n'est pas Alfie, son père, qui pourra l'aider : désormais en couple avec une ancienne actrice de séries Z et escort-girl, Charmaine, il s'est sérieusement endetté à force de la gâter alors qu'elle le trompe avec leur prof de gym. Lorsqu'elle annonce qu'elle est enceinte, elle jure qu'Alfie est le père mais celui-ci exige qu'à la naissance de l'enfant un test de paternité soit réalisé.

Sally et sa mère Helena (Naomi Watts et Gemma Jones)

Sally, qui s'est séparée de Roy, excédé par ses frustrations littéraires, s'en remet à sa mère mais Helena refuse de lui prêter l'argent dont elle a besoin car Crystal le lui a déconseillé. Bien que sa fille la mette en garde contre l'influence grandissante de la voyante, il est trop tard pour la faire changer d'avis. Et pour cause...

Helena et Jonathan (Gemma Jones et Roger Ashton-Griffiths)

La prédiction initiale de Crystal s'est vérifiée : Helena a rencontré son "bel et sombre inconnu" en la personne de Jonathan, un libraire veuf aussi versé qu'elle dans l'occultisme et que l'esprit de feu son épouse a autorisé à refaire sa vie en couple !

Si You will meet a tall dark stranger me semble toujours un peu moins bon que les autres récents films de Woody Allen (comparé à des merveilles comme Minuit à Paris, Blue Jasmine, Magic in the moonlight, L'Homme irrationnel et Café Society), cette nouvelle vision a tempéré ma première mauvaise impression.

Ici, le cinéaste new-yorkais, qui tournait à nouveau à Londres (après Match Point et Scoop) signe son film le plus vachard : tel un marionnettiste cruel, il agite ses personnages comme des pantins. Chacun approche, effleure le bonheur qui se dérobe in fine comme du sable entre leurs doigts : Sally tombe amoureuse de Greg qui trouve le bonheur dans les bras d'une peintre qu'elle lui a présenté, Roy s'entiche de Dia qui rompt ses fiançailles puis il angoisse à l'idée que l'ami écrivain dont il a volé le manuscrit se réveille du coma, Alfie s'entiche d'une jeune femme frivole qui tombe enceinte sans savoir s'il est le père de son futur bébé...

Citant Shakespeare - "la vie n'est qu'un jeu plein de bruit et de fureur sans aucun sens" - , Allen a rarement été aussi mordant et impitoyable : le mépris que lui inspire ce groupe de petits bourgeois névrosés, victimes de leur vanité, a rarement été aussi manifeste et il ne leur épargne aucune déconvenue, aucune humiliation. A la fin, personne ne sort indemne en philosophant de manière fataliste sur les mauvais tours du destin, comme dans Whatever works.

Ce sadisme peut surprendre de la part d'un auteur qui, sans être toujours bienveillant, a toujours su conserver une ironie plutôt bienveillante, en tout cas amusante, alors que, là, il renvoie chacun à ses égoïsmes après avoir fait dire à Roy que "les illusions agissent parfois mieux que les remèdes" (une saillie adressée à sa belle-mère). Effectivement, pendant un temps, Sally, Roy, Alfie pensent vraiment que se bercer d'illusions pansent leur mal de vivre, leurs frustrations, puis progressivement la réalité leur revient en pleine figure et les laissent K.O. : Sally mesure sa naïveté d'avoir cru que son patron pouvait l'aimer, Roy s'inquiète que son imposture littéraire soit révélée et Alfie ne peut que constater le désastre de son changement de vie quand il n'a plus un sou en poche. Terriblement cruel, cette fable présente une addition salée pour ses protagonistes.

Porté une fois de plus par une distribution éblouissante (Anthony Hopkins, Naomi Watts, Josh Brolin dominent la troupe dans laquelle Antonio Banderas et Freida Pinto se contentent de seconds rôles et où Lucy Punch compose un personnage de bimbo irrésistible), c'est finalement la crédule mais fervente croyante Helena (à laquelle Gemma Jones donne une fébrilité à la fois pathétique et touchante) qui trouvera son bonheur : peut-être est-elle abusée par une voyante mais elle sera sincèrement aimée à nouveau par un "bel et sombre inconnu", même s'il n'a rien d'un hidalgo ténébreux et tout d'un charmant toqué.

On quitte cette histoire à la fois en compatissant pour ses héros et en même temps en ayant anticipé leur chute spectaculaire : le malaise qui subsiste, et qui explique qu'on puisse être décontenancé par le film, implacable, préfigure le chef d'oeuvre de la dégringolade conjugale et sociale que signera trois ans plus tard Woody Allen avec Blue Jasmine. Une preuve de plus que sa filmographie est ouvragée comme celle d'un artisan qui en perfectionne les motifs.

jeudi 20 juillet 2017

GYPSY (Netflix)


Voilà une série télé que je vous conseille : Gypsy, diffusée sur Netflix, en 10 épisodes (de 50' env.).
  Jean Holloway/Diane Hart (Naomi Watts)

Jean Holloway est pyschanalyste, mariée à Michael, avocat, et mère d'une petite fille. Elle s'occupe principalement de trois patients : 

-Sam Duffy, qui vit difficilement sa séparation d'avec sa girlfriend Sidney Pierce ; 
- Allison Adams, adolescente toxicomane qui a coupé les ponts avec sa famille ; 
- et Rebecca Rogers, sexagénaire qui ne s'assume pas comme mère trop possessive et ne comprend pas que sa fille refuse de la revoir. 
 Michael Holloway (Billy Crudup)

Mais Jean elle-même est une thérapeute trouble et troublée : ainsi a-t-elle l'habitude de poursuivre ses études sur ses patients en dehors du cabinet où elle pratique (avec trois autres collègues). Elle enquête sur la famille et le petit ami d'Allison, sur la fille de Rebecca, et l'ex-fiancée de Sam.
 Joan/Diane et Sidney (Naomi Watts et Sophie Cookson)

Mère et épouse modèle, elle cache tout cela à son mari, dont la secrétaire, très sexy, ne le laisse pas insensible (même s'il refuse d'être infidèle... Jusqu'à ce qu'une rumeur ne se répande à ce sujet après un déplacement professionnel au Texas avec un collègue et ladite secrétaire).
 Joan et Allison (Naomi Watts et Lucy Boynton)

Sous la fausse identité de Diane Hart, pseudo-journaliste, Joan séduit/se laisse séduire par Sidney Pierce, qui travaille comme barista et chante dans un groupe rock ; héberge (dans l'appartement où elle vivait avant de se marier) Allison pour l'éloigner de son copain toxico et violent, et fréquente la fille de Rebecca qui a intégré une sorte de communauté hippie-chic.

Mais à force de jongler avec toutes ces histoires parallèles, de s'y investir au-delà du raisonnable, Joan met en péril sa vie de famille, son travail et son propre équilibre personnel... Jusqu'où conservera-t-elle ses secrets ?

Il y a quelques mois, j'avais suivi Chance, sur Hulu, avec Hugh Laurie et Gretchen Mol, qui mettait également en scène un psy dans une intrigue amoureuse perverse. Remarquable réussite (malgré une fin un peu capillotractée - mais une saison 2 est prévue et devrait permettre de rétablir cela).

Ici, l'atout de Gypsy (qui, au passage, a provoqué une polémique absurde aux Etats-Unis car le titre indisposait des associations estimant que cela stigmatisait la population gitane !), c'est encore une fois son casting, sensationnel, et en première place Naomi Watts (qui est aussi productrice du show créé par Lisa Rubin). L'actrice est sublime dans son rôle, à la fois sensuelle (à 48 ans, elle n'a jamais été aussi belle) et borderline : son jeu, tout en finesse, est admirable, réussissant à exprimer les émotions intenses qui agitent son personnage avec une subtilité rare. Et puis quelle classe !

Elle est bien entourée : Billy Crudup est excellent dans le rôle du mari, Sophie Cookson incarne l'objet du désir à la perfection, Lucy Boynton est épatante en toxico (dont le secret, une fois révélé, donne une dimension renversante à son histoire)...

L'écriture diffuse une ambiance ouatée très prenante, jouant sur l'image d'une héroïne trop parfaite pour être honnête, toujours sur la corde raide. Les relations entre les personnages sont riches, complexes, et le récit se déroule en conservant une tension constante, sans céder à la facilité d'effets classiques.

Le seul bémol concerne la réalisation, inégale - en particulier quand il s'agit de visualiser les fantasmes de Joan/Diane. Mais cette réserve mise à part, la production est très soignée, on ne s'ennuie jamais (et une saison de 10 épisodes l'empêche quand elle est bien structurée).

Une réussite.