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mercredi 20 décembre 2023

HARLEY QUINN : BLACK + WHITE + REDDER #5, de Bilquis et Matheus Lopes, Justin Halpern et Kath Lobo, Speremint


Je commence cette nouvelle salve de critiques par la review du numéro de Harley Quinn : Black + White + Redder #5 paru le mois dernier et que j'avais oublié de commenter. Sans doute parce qu'il m'avait beaucoup déçu et que je n'étais par conséquent pas motivé pour en parler. Mais voyons ce qui ne va pas dans ces trois nouvelles histoires.


- THE HARLEY SPIRIT (Ecrit par Matheus Lopes et Bilquis Evely, dessiné par Bilquis Evely) - Au Moyen-Âge, Harley assiste le Joker dans son rôle de bouffon. Maltraitée, elle reçoit l'aide d'une sorcière qui lui donne les moyens de s'émanciper...


Bon, sans discussion, c'est le meilleur segment des trois de ce numéro, mais en toute franchise, s'il n'était pas dessiné par Bilquis Evely, il n'y aurait rien à en retenir. Le récit s'appuie sur une histoire qui ressemble davantage au prologue d'une histoire plus longue qu'à un véritable contenu adapté au format de la nouvelle.

C'est dommage car il y avait le potentiel pour raconter quelque chose d'intéressant, penchant du côté du conte horrifique. Les planches de Bilquis Evely sont somptueuses, mais on reste sur notre faim. On attendra donc avec d'autant plus d'impatience le 13 Mars prochain, date à laquelle paraîtra le premier des six épisodes de Helen of Wyndhorn, nouveau projet qui réunira l'artiste et Tom King, publié chez Dark Horse.


- FLIGHT (Ecrit par Justin Halpern, dessiné par Kath Lobo) - transférée avec d'autres super-vilains en avion pour être incarcérée, Harley Quinn accepte de s'allier à Victor Zsasz pour se faire la malle. Mais évidemment tout va dérailler...


Le postulat était prometteur mais c'est un pétard mouillé. Justin Halpern joue la carte de la comédie d'action sans avoir les moyens de son ambition. Surtout ce n'est pas drôle ni assez mouvementé et palpitant pour combler le lecteur. Un comble.

Au dessin, Kath Lobo (qui n'est pas la fille cachée du main man...) a un trait un peu trop lisse et son découpage manque cruellement de dynamisme. Mais on peut au moins lui faire crédit d'un joli design pour le costume de Harley Quinn.


- DOUBLE TROUBLE (Ecrit et dessiné par Speremint) - Furieuse qu'une cosplayeuse s'attribue les mérites de ses exploits, Harley Quinn la capture et lui inflige une correction avec la complicité de Poison Ivy, qui pourtant l'encourage à passer l'éponge.


Là encore, le pitch est accrocheur et ce n'est pas tout à fait ça. L'auteur complet de ce segment semble ne jamais assumer son idée et aller jusqu'au bout. C'est regrettable d'autant que, comme pour compenser, il se montre affreusement bavard, ce qui casse le rythme.

Les dessins sont corrects, sans plus. J'ignore qui se cache derrière le pseudo de Speremint, mais son histoire d'imposture fait penser que lui-même (ou elle-même) n'est pas vraiment à sa place.

Je vous reparle très vite du sixième et dernier numéro de Harley Quinn : Black + White + Redder qui est sorti hier, et qui contient de meilleures histoires surtout.

samedi 19 février 2022

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #8, de Tom King et Bilquis Evely


Supergirl : Woman of Tomorrow s'achève avec ce huitième numéro. C'est une conclusion magnifique et très ambiguë, qui révèle en fait la vraie nature de cette histoire, à savoir : jusqu'à quel point doit-on faire confiance au narrateur ? Tom King et Bilquis Evely ont signé une saga épique et sensible, qui est assurée de rester longtemps dans la mémoire de ceux qui l'ont lue.
 

Pour préserver ceux qui n'ont pas suivi cette mini-série en v.o., je préfère ne pas en rédiger de résumé. Tout juste vous dirai-je que Comète va se sacrifier pour sauver Supergirl des asssauts des Brigands qui sont sur le point de l'exécuter sur leur navire.


En parallèle, Ruthye libère de ses liens Krem des collines jaunes, l'assassin de son père et complice des Brigands, estimant qu'elle doit lui règler son compte loyalement, en duel singulier. Sachant que le tueur peut sauver Krypto, le chien de Supergirl, l'épargnera-t-elle en oubliant sa vengeance ?


Bien entendu, Supergirl et Ruthye vont se retrouver, et même plutôt deux fois qu'une, à l'occasion d'un épilogue situé dans un futur lointain. A moins qu'il ne s'agisse d'une fiction... C'est toute la beauté de cet épisode et sa cruauté, car le lecteur est laissé libre d'interpréter la fin véritable du récit.


Mais avant d'aller plus loin dans l'analyse et l'appréciation, il faut revenir à Supergirl elle-même. Dans la bibliographie de Tom King chez DC (mais déjà avant durant son court séjour chez Marvel), il y a deux types de personnages : les vedettes et les seconds, voire les troisièmes couteaux.

La réputation de King s'est bâtie sur sa préférence affichée pour des héros de second rang. Le succès de Mister Miracle a en quelque sorte défini l'oeuvre de King : un New God certes, mais moins connu que le plus célèbre d'entre eux (Darkseid, réduit ironiquement à une figure paternelle, qui hantait la mini-série). Scott Free est devenu l'archétype des héros "Kingiens", soit grosso modo un type qui partage sa existence entre une vie ordinaire de mari, de père, au métier décalé, et une vie de super-héros, qui lui pèse, dont l'absurdité se révèle dans des combats aux motifs nébuleux et répétitifs, dont la violence abîme physiquement moralement.

Mais Tom King a aussi écrit le plus célèbre des héros de DC (et peut-être le plus célèbres des super-héros) : Batman. Il a réalisé un long run de 80 épisodes (qui aurait même dû durer plus, et qui a été prolongé, sans le même bonheur, par la mini Batman/Catwoman, encore en cours de parution). Donc, non, King n'est pas qu'un auteur abonné aux héros de deuxième classe puisqu'il a animé Batman durant plusieurs années, suscitant des réactions passionnées chez les fans. Parce que, entre autres, il a noué ses intrigues autour de la relation amoureuse entre Batman et Catwoman, son affrontement contre Bane, et sa confrontation avec le Flashpoint Batman (alias Thomas Wayne, son père mais issu d'une Terre parallèle). Donc aux prises avec des tourments finalement proches de ceux éprouvés par Scott Free, Adam Strange, Rorschach...

Donc : si King a exploré à la fois le côté le plus populaire du DCU et celui plus obscur de ses héros sous-exploités, il y a des constantes dans la manière dont il a de les écrire. Là aussi, grossièrement, King, pour beaucoup, est devenu une sorte de spécialiste du super-héros dépressif, avec une narration parfois bavarde, déstructurée. Cette narration éclatée est le reflet de la pysché brisé des héros de King, et le chemin de croix qu'il traverse dans les histoires que King raconte aboutit soit à une forme de damnation éternelle, soit à une espèce de salut pour le héros. Il y a quelque chose de quasi-religieux, proche de Frank Miller, dans les écrits de King, même si c'est moins prononcé symboliquement, et s'il était resté chez Marvel, s'il y avait rencontré le succès et la confiance des editors, nul doute qu'il aurait fini par écrire Daredevil.

Mais, Supergirl alors ? Hé bien, là où je veux en venir, c'est que, comme King l'a expliqué récemment en interview, c'était un personnage à la croisée des deux catégories de héros qu'il a écrites. Selon King, et il n'a pas tort, la longévité et la popularité de Supergirl devraient en avoir fait un des piliers du DCU, à égalité avec son cousin, ou du moins avec Nightwing par exemple (le Robin le plus populaire de Batman et celui qui s'en est le le plus/mieux émancipé). Mais, étrangement, malgré un film, une série télé, une ancienneté, Supergirl est restée la cousine de Superman, elle a vécu des aventures aux côtés de la Légion des Super Héros, etc. Un peu comme Batgirl, elle n'a en quelque sorte jamais réussi sa mue pour accèder au premier rôle, au devant de la scène. Tout le monde connaît Supergirl mais personne ne la préfère à Wonder Woman par exemple. Actuellement, elle n'a même plus de série régulière. Et dans l'event Future State, elle ne figurait même pas dans les rangs de la Future Justice League (alors que Jon Kent avait succédé à son père et Yara Flor à Diana Prince).

Bref, pour King, Supergirl, c'est à la fois un personnage avec lequel un auteur a encore une grande liberté, peut encore faire beaucoup de choses, l'entraîner dans des directions inattendues. Mais c'est aussi une héroïne familière qu'on ne peut pas se permettre de trop changer au risque de provoquer les fans.

Pour exploiter cette matière, King a eu une idée simple mais brillante : faire de Supergirl le sujet d'un récit narré par quelqu'un d'autre. Ce procédé permet de donner un aspect légendaire au personnage et à son aventure, mais aussi de faire planer un doute sur cette légende. Mais, comme il est dit dans L'Homme qui tua Liberty Valance (de John Ford) :  "Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende."

C'est ce que révèle la fin de Supergirl : Woman of Tomorrow : ce que Ruthyie (la voix de King) nous a racontés depuis le début, est-ce la vérité, la réalité, ou la légende, une sorte de mensonge, de vérité enrobée ? Le portrait qui est dressé de Supergirl est celui d'une jeune femme de vingt-et-un ans d'une dignité et d'une combativité admirables. Elle a beaucoup perdu - sa planète natale, ses parents, sa jeunesse - , son chien, Krypto, est blessé gravement dès le début de l'histoire. Pourtant, jamais elle ne cède : elle ne désespère jamais et ne s'abaisse jamais à une solution expéditive. Elle ne tue pas, elle ne se venge pas.

Et, in fine, on comprend qu'elle a accepté de traîner une gamine, qui, elle, ne voulait que se venger, tuer l'assassin de son père, dans un périple risqué et long pour une seule chose. Lui apprendre une leçon, lui inculquer des valeurs, un principe. Ceux qu'elle applique elle-même : ne jamais céder à l'indignité, à la soif de vengeance, au goût du sang. Même lorsque, dans les ultimes pages de cet ultime épisode, on fait un saut dans le temps, la question demeure : Ruthyie a-t-elle retenu la leçon ?

Et c'est là que King fait preuve de malice car le dénouement est ambigü. En effet, puisque tout le récit est légendaire, faut-il le croire ? Faut-il croire que ce qu'on voit ? Faut-il croire aux images de Bilquis Evely ? Ou faut-il croire au texte de King ? Les deux se contredisent, à dessein. Durement éprouvées, Ruthyie comme Supergirl ont pu écarter leur principe et se venger, tuer Krem. Mais aussi, parce qu'elles en ont bavées, qu'elles ont appris à la dure, elles ont pu l'épargner, le punir autrement, légalement, et s'en satisfaire. Le lecteur est libre de choisir. Certains seront frustrés par cette fin équivoque, qui ne montre pas clairement comment ce dossier a été bouclé. Les autres se réjouiront de la confiance de l'auteur dans le lecteur, de la liberté accordée.

Bilquis Evely a dessiné toute cette série avec Matheus Lopes, son coloriste. Il est impossible de dissocier les efforts de l'un de celui de l'autre. On assiste rarement à une telle complicité entre deux partenaires sur le plan graphique. Les pages en noir et blanc de Evely sont déjà magnifiques, son trait un peu tremblant mais d'une fabuleuse beauté et d'une classe imaprable, au fil de la plume et du pinceau, a quelque chose d'organique qui tranche divinement avec le tout-numérique qui domine actuellement la production des comics (ce n'est pas une critique, c'est un fait, et en définitive qu'importe l'outil : ce qui compte, c'est qu'il soit bien utilisé et que le dessin vibre).

Mais Lopes prolonge merveilleusement le dessin de Evely. Tout à coup, on pénètre dans une autre dimension, foisonnante, bigarré, fantastique. C'est encore plus beau. Aujourd'hui, j'observe un certain purisme chez des fans de BD qui frise le snobisme, il s'agit d'affirmer que le dessin en noir et blanc est supérieur à celui colorisé. Ce n'est pas mon opinion, pour deux raisons. 

La première raison est une nuance : pour moi, un dessin doit être bon en noir et blanc, il doit tenir sur ses jambes, marcher, fonctionner en noir et blanc. Mais ce n'est pas sa finalité. Seul l'artiste sait si la forme définitive de son dessin est en noir et blanc, et si les couleurs ne sont qu'un argument commercial (par exemple, les albums d'Hugo Pratt se suffisent à eux-mêmes en noir et blanc puisqu'ils ont été conçus ainsi, mais leurs versions colorisées n'ont existé que pour séduire plus d'amateurs). 

La seconde raison, c'est qu'affirmer que le noir et blanc est l'apogée du dessin, c'est peu ou prou du mépris, ou en tout cas de la méconnaissance envers le coloriste. C'est un peu comme dire que tous les films après le muet ne sont plus du cinéma, ou, pour prendre un point de comparaison plus récent, que les films produits pour les plateformes de streaming sont moins cinématographique que ceux destinés pour les salles (je sais que cette opinion n'est pas populaire, mais j'en ai assez de cette sacralisation de la salle de cinéma - la salle de cinéma n'a plus rien de sacré depuis qu'on a autorisé les spectateurs à regarder des films en bouffant bruyamment du popcorn).

Donc, Evely et Lopes proposent un spectacle total, flamboyant, mais qui ne cherche jamais à épater la galerie. Ils suivent le script, l'embellissent, le complètent, comme le font tous les artistes intelligents et compétents. De ce point de vue, Supergirl : Woman of Tomorrow figure parmi les plus belles productions de ces derniers mois, et une de plus dans la belle collection que se constitue King (un des auteurs les plus gâtés au niveau graphique, avec Mark Millar).

On quitte cette histoire avec une pointe de nostalgie. Mais c'est un formidable récit complet, qu'il aurait été dommage de trop délayer, en risquant de gâcher sa magie, son intensité, sa sensibilité. Guettez sa sortie (qui ne devrait pas tarder à être annoncée) chez Urban Comics si vous voulez la découvrir en vf (au passage Rorschach et Strange Adventures, du même Tom King, arrivent au Printemps en France).

vendredi 21 janvier 2022

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #7, de Tom King et Bilquis Evely


C'est déjà l'avant-dernier épisode de Supergirl : Woman of Tomorrow et je regrette déjà que la fin soit proche tant Tom King et Bilquis Evely ont superbement réussi à réaliser une histoire originale avec la cousine de Kal-El. C'est un chapitre spectaculaire et intense que signent les deux acolytes, qui explorent les notions de vengeance, de revanche de manière poignante et percutante. D'ores et déjà un classique.
 

Supergirl se tient, dans l'espace, face au navire des brigands. Ceux-ci, mus par la solidarité entre membres de leur milieu, savent que Krem des collines jaunes a été appréhendé et veulent le libérer. La kryptonienne veut les en dissuader et mettre fin à leurs mauvaises actions définitivement.


Sur une plage de la planète la plus proche, Comète, le cheval de Supergirl, veille. Krem des collines jaunes est ligoté et bâillonné à un arbre et Ruthye aimerait profiter de la situation pour venger son père. Pourtant elle a juré à Supergirl de se tenir tranquille.


Dans l'espace, après avoir été une première fois repoussée par les tirs de canons des brigands, Supergirl revient à la charge et endommage leur navire. Sur le pont, elle engage le combat contre ses adversaires qui parviennent à la maîtriser. Leur chef est prêt à la tuer avec une balle de kryptonite.


Sur la plage, Ruthye a débâillonné Krem qui ne cesse dès lors de la provoquer en affirmant que les brigands vont tuer Supergirl, puis le libérer, et alors il la tuera. Comète entend la bataille dans l'espace et s'affole. Ruthye l'encourage à partir aider sa maîtresse en lui jurant qu'elle ne tuera pas Krem...

C'est, encore une fois, un épisode magnifique, aussi flamboyant visuellement que poignant narrativement. De ces épisodes dont on sait qu'ils assurent à la série entière un statut de classique, dans lequel scénariste et artiste communiquent si parfaitement que chaque page semble le produit d'un seul effort.

Supergirl : Woman of Tomorrow aura montré qu'il est possible d'écrire une aventure de la cousine de Superman sans en faire un personnage au rabais, une simple copie féminine du Man of Steel. Bien entendu, ça ne signifie pas que, auparavant, d'autres n'ont pas aussi bien traité Kara Zor-el, mais Tom King a entraîné l'héroïne ailleurs et l'a comme pour ainsi dire montré sous un jour plus intense.

On n'en attendait pas moins d'un auteur qui n'aime rien tant que s'emparer d'un personnage un peu déconsidéré ou complètement relégué pour lui donner une histoire qui en fait à nouveau une figure importante. Mais, là, il a fait très fort.

En fait, on peut dire que King a compris que la kryptonienne n'est intéressante que si on montre ses failles. Au début de la série, Supergirl se tapait une cuite dans un bistrot immonde au bout de la galaxie pour son vingt-et-unième anniversaire. Elle n'était pas à la fête, loin de chez elle, de ses amis. A moins qu'en vérité Supergirl n'ait pas vraiment d'amis, et plus de chez elle. On a pris l'habitude de l'associer à tout le monde et n'importe qui, la Légion des Super-Héros, son cousin, Batgirl (avec qui elle pourrait former un équivalent féminin du World's Finest). Mais qui est vraiment Supergirl si on lui enlève ces associations de circonstance ?

Tom King propose un portrait mélancolique (forcèment mélancolique, on ne le refera pas), celle d'une orpheline qui a vraiment vécu la fin de Krypton, la mort de ses parents, qui n'en a jamais fait le deuil et se traîne un sérieux spleen quand, arrivée à l'âge de la majorité terrienne, elle se bourre la gueule dans un bar paumé sans personne, car personne n'a jamais comblé ce qu'elle a perdu. Et puis voilà que le destin met sur sa route une gamine, orpheline aussi, qui veut se venger. Krypto, le brave toutou de Supergirl, blessé par l'assassin du père de cette fillette, fournira à la Kara la motivation pour l'aider.

Après des péripéties multiples qui, à la manière d'un récit initiatique, permettent à Ruthye et Supergirl d'apprendre à se connaître (entre elles et elles-même), l'heure de vérité approche. Krem des collines jaunes, l'assassin, est capturé, mais il peut encore compter sur ses frères d'armes, les brigands, des pirates de l'espace sans foi ni loi, pour le sortir de là. L'épisode va et vient ainsi d'une plage où la gamine tient compagnie au tueur de son père sous la surveillance du cheval Comète à l'espace où Supergirl se bat contre les pirates.

Les planches de Bilquis Evely, sublimes, avec les couleurs, magiques, de Matheus Lopes, rendent plus que justice au script et à ses situations. L'âpreté du combat dans l'espace est terrifiante, uniquement accompagné par la voix-off de Ruthye qui parle sans l'avoir vu. Supergirl est malmenée mais elle se bat avec la détermination de celles qui bravent le danger, quel qu'en soit le prix. Le trait à la plume est absolument magistral, il possède une texture, une fébrilité incomparables qui rend les images plus vibrantes et qui lavent les yeux après avoir lu des comics entièrement dessinés sur tablette.

En parallèle, le face-à-face entre Ruthye et Krem joue une autre partition et fait apprécier le talent extraordinaire de Evely et Lopes pour poser les dialogues, jouer sur les expressions des visages, les attitudes. L'envie de la fillette de zigouiller cette crapule est palpable, et la présence du cheval Comète est admirablement exploitée pour que le lecteur comprenne à la fois le désir de Ruthye tout ne priant pour qu'elle ne cède pas à ses pulsions vengeresses, car cela en ferait une tueuse aussi détestable que son ennemi et condamnerait Krypto (car Supergirl compte sur Krem pour trouver un antidote).

Le cliffhanger est terrible et le final promet énormément. Comme Tom King sait conclure ses histoires en beauté, on est confiant. Soutenu par Bilquis Evely, ce devrait être un nouveau ravissement. 

jeudi 23 décembre 2021

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #6, de Tom King et Bilquis Evely


Tom King a déclaré qu'il était "très fier" de ce sixième épisode de Supergirl : Woman of Tomorrow. S'il a dit ça en pensant au travail abattu par Bilquis Evely, il a raison : c'est effectivement splendide. Mais son script n'est pas mal non plus car il faut apprécier ce qu'il raconte au-delà d'une simple course-poursuite qui occupe la moitié de l'épisode.


Ruthye et Supergirl se déplacent sur la planète Urrralann où a été vu Krem des collines jaunes. Durant le trajet, parce qu'elle n'est pas sûre de pouvoir vaincre le criminel du père de la jeune fille, Supergirl lui raconte ses origines.


Krem lance son second globe de Mordru contre Supergirl qui fuit et enfourche son cheval, Comète, galopant dans l'espace pour semer l'arme. Autrefois, Supergirl a assisté à la destruction de Krypton et erré avec la ville d'Argo autour de laquelle son père avait fait ériger un dâme protecteur.


Cela ne suffit pas et les habitants moururent, victimes des radiations cosmiques. Après avoir perdu sa femme, Zor-El conçut une navette pour évacuer sa fille. Supergirl atteint un zone où la magie du globe de Mordru s'éteint et elle le détruit.


Au moment de quitter Argo City et son père, Kara promet d'"être bonne", selon le souhait de sa mère. Elle survivra. Supergirl rejoint Ruthye et elles s'approchent de Krem. Il tire une flèche sur elle, que Supergirl intercepte...

Tom King aime bien les défis un peu stupides le temps d'un épisode. Plus généralement, son écriture est souvent animée par des challenges narratifs et formels, ce qui lui vaut soit l'appréciation de ses fans, soit les quolibets de ses détracteurs (qui l'accusent de s'écouter parler, de se regarder écrire, comme ivre de ses mots). 

Ce sixième épisode de Supergirl : Woman of Tomorrow est typique de l'écriture de King. La première impression qui s'en dégage une fois terminé, c'est celle d'avoir lu une longue course-poursuite avec Supergirl montant le cheval Comète pour semer le globe de Mordru. C'est visuellement splendide, grâce aux planches merveilleuses de Bilquis Evely et aux couleurs enchanteresses de Matheus Lopes, qui se surpassent à nouveau pour représenter l'espace constellé d'innombrables étoiles, passant devant un soleil si flamboyant que vous aurez l'impression de sentir ses flammes, pour finir dans une sorte de nébuleuse annulant les pouvoirs de l'artefact dans une ambiance lunaire et fascinante.

Tom King a salué la performance (car c'en est une) de sa dessinatrice en ironisant sur le fait que les artistes de comics américains n'aiment pas dessiner les chevaux, mais qu'elle y arrive parfaitement, puis ajoutant qu'il existait plus difficile : dessiner des chevaux avec un personnage portant une cape. Et là encore, Bilquis Evely accomplit cela avec un talent extraordinaire.

L'artiste, qui travaille à l'ancienne (c'est-à-dire avec un crayon, en s'encrant à la plume et au pinceau), donne une texture fantastique à ses images. La vitesse du galop, les paysages sidéraux, les sensations éprouvées par Supergirl durant sa course folle sont traduites avec une précision luxuriante. Evely créé des pages qui ressemblent souvent à des tableaux quasi-surréalistes, et les couleurs de Lopes soulignent ce sentiment avec une palette exubérante, qui flirte avec le criard sans jamais y sombrer. Il y a là quelque chose de grisant parce que c'est un spectacle unique, une expérience visuelle, esthétique peu commune.

Mais tout cela a son revers : celle d'une certaine superficialité narrative, du tout pour l'image et pas grand-chose pour le récit. C'est pourtant là que naît le malentendu.

Car, s'il y a effectivement un côté exercice de style, une carte blanche donnée à l'artiste, le scénario de King possède une double couche qui entraîne l'épisode dans une autre dimension. En effet, en parallèle de cette cavalcade, l'auteur revient en voix-off sur les origines de Supergirl.

Pourquoi ? Là aussi, si on lit vite, on est tenté de penser que c'est pour gagner du temps, faire du remplissage. Mais c'est une erreur. Ruthye, qui est la narratrice de la série, explique que Supergirl entreprend de lui raconter son passé à la veille d'une nouvelle confrontation avec Krem des collines jaunes, dont la kryptonienne n'est plus sûre de venir à bout. Après tout, le malfrat est redoutable, il a réussi à l'envoyer sur une planète avec un soleil rouge, où Kara Zor-El a failli mourir dans un environnement très hostile.

Mais surtout, King dresse un parallèle entre Supergirl et Ruthye tout au long de sa série et il le justifie pleinement dans cet épisode. Elles sont toutes deux des survivantes, mues par un désir d'être dignes de ceux qu'elles ont laissés derrière elles. Ruthye veut venger son père, assassiné. Supergirl, honorer la mémoire de sa mère qui, sur son lit de mort, lui avait promettre d'"être bonne".

Contrairement à son cousin Kal-El/Superman, Supergirl n'a pas quitté Krypton avant sa destruction. Son père avait fait édifier autour de la ville d'Argo un dôme protecteur qui a permis à la cité de dériver dans l'espace après que Krypton ait implosé. Mais cela n'a pas suffi à préserver les habitants de radiations mortelles, à commencer par sa femme. Il a ensuite improvisé des renforts à ce dôme, qui a fait gagner quelques mois aux survivants. Puis il a construit une navette pour sauver sa fille. Au moment du départ, il lui a rappelé les mots de sa femme, "sois bonne".

Etre bonne : voilà une formule qu'on peut interpréter de bien des manières. Il peut s'agir de faire preuve de bonté. Ou d'être excellente. Supergirl est une fille qui veut être les deux. Et l'enseigner à Ruthye en espérant qu'elle oubliera de vouloir réparer la mort de son père en tuant Krem des collines jaunes. A moins que Supergirl oublie cette fois d'être bonne car Krem a empoisonné Krypto et qu'elle lui en veut pour cela au moins autant que Ruthye. La conclusion de la série (dans deux mois) révélera si Supergirl est bonne comme le souhaitait sa mère, au point de pardonner et/ou d'empêcher une vengeance mortelle...

Alors, oui, ce sixièe épisode est bavard, apparemment artificiel. Mais il est aussi intense, poignant. C'est du Tom King pur jus. Et du grand Bilquis Evely. 

jeudi 18 novembre 2021

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #5, de Tom King et Bilquis Evely


J'ai beau beaucoup aimer Tom King, il m'arrive parfois de lire un épisode qu'il a écrit en me demandant pourquoi il l'a écrit. C'est le cas de ce cinquième numéro de Supergirl : Woman of Tomorrow. Il n'est pas désagréable, mais le scénariste joue un peu trop ostensiblement la montre avec ce chapitre dont la série aurait pu volontiers se passer. Mais bon, il y a les dessins, somptueux, de Bilquis Evely et les couleurs flamboyantes de Matheus Lopes, alors ça aide.



Supergirl et Ruthye foncent sur Krem des collines jaunes mais celui-ci dégaine alors un Globe de Mordru. Ils téléportent ainsi la kryptonienne et sa protégée très loin de là, sur une planète hostile, peuplée de monstres. Et sur laquelle brille un soleil vert...


Une étoile de cette couleur affaiblit les kryptoniens et Supergirl s'effondre vite, fièvreuse. Ruthye la veille mais vite un dinosaure semblable à un T-Rex attaque. La jeune fille prend son épée et fait face. Elle réussit, miraculeusement, à terrasser la bête en la frappant au cou.


Le cadavre du dinosaure attire des charognards volants qui veulent s'en prendre à Ruthye. Supergirl se réveille en sursaut et les repousse avec sa vision thermique, avant de réclamer à boire mais Ruthye refuse qu'elle s'abreuve dans un lac voisin dont l'eau paraît suspecte.


Il faut attendre patiemment que le soleil se couche pour que Supergirl recouvre ses moyens. Un autre dinosaure vient. Le crépuscule permet à la kryptonienne de se rétablir et de tuer la bête, mais surtout de quitter cette planète avec Ruthye.

Cet épisode, on le jurerait, semble avoir été uniquement écrit par Tom King pour permettre à Bilquis Evely de se défouler en dessinant des dinosaures et un environnement sauvage et hostile, mis en valeur par les couleurs extraordinaires de Matheus Lopes.

Car, narrativement, ce chapitre interroge. Qu'a voulu exprimer Tom King en expédiant ses deux héroïnes sur un monde peuplé de monstres, écrasé par un soleil vert possiblement fatal pour Supergirl, et où Ruthye est livrée à elle-même ? On se le demande, et on n'est pas plus avancé au début qu'à la fin.

Ma théorie, qui vaut ce qu'elle vaut, est que, comme il en l'habitude, Tom King a été motivé par deux aspects : d'un côté, comme il aime à le faire dans toutes ses mini-séries, c'est l'occasion d'une déconstruction de son personnage principal, projeté dans un épisode où il est impuissant face au danger qui l'entoure et qui doit laisser un autre le protéger (ici, respectivement, Supergirl et Ruthye) ; et de l'autre, il s'agit de prouver que Krim des collines jaunes, le grand méchant de l'histoire, n'est pas qu'un simple tueur cruel mais un adversaire rusé, capable de réagir vite pour éloigner Supergirl en étant doté d'armes contre lesquelles elle ne peut rien (en l'occurrence un artefact magique).

Mais, sorti de là, on reste sur notre faim en termes d'avancée dramatique. L'épisode est prenant car on est mis dans la peau de Ruthye et face à des T-Rex effrayants, on n'en mène pas large. Du coup, on admire son courage malgré sa fébrilité légitime. Cependant, même ça ne tient pas la route car on savait déjà avant que la jeune fille avait du tempérament.

Est-ce à dire qu'il s'agit d'un épisode pour rien, d'un épisode en trop ? Oui, franchement. Je suis convaincu qu'au final on aurait pu le zapper sans que l'ensemble de la série en souffre. Le mois prochain, la quête de Supergirl et Ruthye va reprendre et leur affrontement contre Krem des collines jaunes s'approchera encore davantage. Quand Supergirl : Woman of Tomorrow s'achèvera en Février prochain, ce cinquième épisode paraîtra une escale superflue, ni plus, ni moins.

Toutefois, comme je l'écris plus haut, ce n'est pas désagréable pour autant. Parce que des escales dessinées comme ça, il y a pire comme façon de perdre son temps. Et si Tom King a voulu permettre à Bilquis Evely de se défouler avec des monstres et une fillette, alors c'est efficace.

Bilquis Evely a un tel talent pour composer des images mémorables, à la fois belles et terrifiantes, elle sait si bien traduire par le dessin les émotions, représenter des paysages insensés, mettre en scène des actions spectaculaires et appuyer sur "pause" qu'il est impossible de ne pas savourer son travail. Ses dinosaures sont fabuleux, la sensation de danger est palpable, Ruthye acquiert une autre dimension. C'est vraiment magnifique.

Et si c'est magnifique, c'est non seulement par ce trait de plume fin et parfois proche de la gravure que par la colorisation ahurissante de Matheus Lopes. Voilà quelqu'un qui transforme la planche en tableau sans pour autant marcher sur le dessin. Au contraire, il respecte absolument le graphisme et le magnifie. La palette vibre et la page irradie. Mais sans saturer le regard. C'est un magicien des couleurs, qui apporte une vraie plus-value, qui vous transporte réellement ailleurs. Parfois sur Twitter, Lopes poste des scans des planches de Evely en noir et blanc, et c'est déjà sublime. Mais ce qu'il y ajoute offre un bonus qui transforme le beau dessin en une image unique. Il faut une sacrée complicité entre l'artiste et le coloriste pour obtenir cela.

Alors, oui, légère déception. Mais spectacle assuré. Vivement le prochain numéro pour que l'intrigue reprenne ses droits.

jeudi 23 septembre 2021

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #4, de Tom King et Bilquis Evely


On arrive à la moitié de cette mini-série avec ce quatrième épisode de Supergirl : Woman of Tomorrow. Familier du format du récit complet, Tom King sait que s'opère à ce stade un mouvement de bascule où ce qu'il nous raconte entraîne héros et lecteur dans une autre dimension. C'est effectivement ce qui se passe, et c'est à la fois cauchemardesque et féérique, grâce au dessin de Bilquis Evely. Au bout du compte, surtout, on se demande par quoi est vraiment passé l'auteur pour délivrer des histoires aussi hantées ?
 

Après avoir découvert le génocide des Pourpres sur Maypole, Supergirl et Ruthye reprennent leur traque et suivent la piste sanglante laissée par Krem des collines jaunes depuis qu'il s'est joint aux Brigands de Barbond.


Ainsi visitent-elles un rescapé d'un massacre, sauvagement mutilé, et depuis hospitalisé. Elles rencontrent aussi un individu qui, depuis le passage des malfrats, enterre tous les siens dans un immense cimetière. Puis Supergirl pousse une mère géante à exprimer un chagrin terrible.


Alors que Ruthye et Supergirl effectuent une nouvelle escale, elles se disputent sur la suite car la jeune fille veut toujours venger son père tandis que sa partenaire veut soutirer à Krem l'antidote pour sauver Krypto. 


Après avoir eu accès à des films sur un énième carnage des Brigands, Supergirl, sidérée, programme le retour de Ruthye chez elle pour lui épargner de nouvelles atrocités. Mais Ruthye lui fait comprendre qu'elle n'a pas à être ménagée car, comme la kryptonienne, elle a tout perdu.

Quand il se retirera du monde des comics, Tom King aura facilité la vie de ses biographes car il a écrit sa légende de son vivant. En effet, sa carrière au sein de la division du contre-terrorisme de la C.I.A. lui donne un vécu que peu de ses confrères possèdent. Après cela, il est toujours temps de discuter de son style littéraire, de ses tics, de leurs qualités et de leurs défauts : Tom King n'est pas un scénariste intouchable, même ceux qui apprécient son oeuvre lui trouvent des faiblesses, et ses récits ne font pas l'unanimité (ce qui le rend intéressant car cela alimente les conversations).

Mais, quand sera venue l'heure de se plonger dans ce qu'il a écrit, ce qu'il aura laissé aux comics, quand il faudra commenter ce qui, dans sa vie, a fourni de la matière à son oeuvre, ses détracteurs comme ses fans n'auront pas à creuser bien profond pour aligner leurs thèses. Il suffira de juger à l'aune de sa première carrière d'agent de la CIA sa seconde vie d'auteur de BD.

Toutefois, ce travail de recherches sur sa vie, son oeuvre ne permettra sûrement pas de répondre à toutes les questions. C'est ce qui ressort avec une évidence terrible de ce quatrième épisode de Supergirl : Woman of Tomorrow, avec la clarté brute d'un chapitre qui synthétise tout ce qui l'a précédé. Qu'a donc vécu Tom King qui lui a inspiré des histoires aussi hantées ?

Dans cet épisode, sur la forme, on renoue avec ce qui plait/déplait tant chez King : la voix-off très/trop présente, ce goût prononcé pour souligner ce qui est déjà sibyllin, le sursaut d'un personnage avant de s'engager dans une voie sans retour, la dynamique relationnelle des protagonistes qui va par paire, etc. Tout cela dans des cadres souvent incongrus, aussi beaux que le théâtre des événements qu'ils sont est horrible.

Supergirl et Ruthye suivent la piste de Krem des collines jaunes et vont de macabres découvertes en atroces confirmations. De ce strict point de vue, Krem est une engeance de la pire espèce, un méchant absolu qui n'a pas besoin d'apparaître à l'image pour être détesté et effrayant. C'est casse-gueule comme procédé, mais ici très convaincant. Des criminels génocidaires comme lui, l'Histoire en a vu défiler et que la fiction les réinterprète n'ôte rien à leur malfaisance. King n'exagère même pas.

Mais ce qui frappe peut-être encore plus fort que les actes infâmes de Krem, c'est la manière dont ils sont perçus et digérés par les deux héroïnes et en particulier par Supergirl. La dexcription que fait Ruthye de la kryptonienne correspond à ce qu'on imagine : une personne aimable, calme, qui prend sur elle, à la force tranquille. Mais King ajoute à ce portrait des scènes régulières, dans chaque épisode, où Kara Zor-El n'est plus maîtresse d'elle-même et se lâche, ne peut plus se retenir, souvent à l'écart des autres, à l'abri des regards (et de celui de Ruthye donc). 

En vérité, alors, Supergirl est l'incarnation du feu sous la glace. Une scène dans cet épisode révèle une fracture : hors-champ, elle découvre un énième crime de celui qu'elle traque et quand elle rejoint Ruthye, elle est tellement sidérée qu'elle n'a plus de mots. Elle s'envole alors, seule, et plonge dans une étoile où elle se recroqueville. De retour auprès de sa protégée, elle renonce à débattre avec elle lorsqu'elle doit affronter le refus de la jeune fille de rentrer chez elle pour laisser Supergirl terminer sa chasse seule. L'argument de Ruthye est, il est vrai, imparable : toutes deux ont perdu, enfant, ce qu'elle avait de plus précieux, la gamine affirme donc être capable d'encaisser ce qui va suivre.

Qu'a donc vu, vécu King durant ses années au sein de l'Agence pour en tirer aujourd'hui des moments pareils ? Des scènes au goût de vécu, comme celui qui a vu des charniers, des ruines encore fumantes, des exactions barbares. King s'est engagé après les attentats du 11-Septembre, dont on vient de commémorer le vingtième anniversaire et c'est troublant que cet épisode de Supergirl sorte juste après - il n'aurait pas pu tomber pour traduire ce que King pense certainement, ce mélange de colère et de tristesse, coloré par des souvenirs du front.

Bilquis Evely transforme ce qui pourrait n'être qu'une rumination aigre et désespérée en une succession de tableaux à la beauté à la fois enchanteresse et désolée. L'artiste n'a pas son pareil pour créér des environnements époustouflants mais qui cache des horreurs, comme les premières pages où, avec les couleurs presque sucrées de Matheus Lopes, on voit Supergirl prendre dans ses bras un nourrisson abandonné sur un terrain parsemé de morts. Plus loin, Evely représente une chambre d'hôpital avec une crudité tragique, un autre rescapé mutilé qui prie encore pour que Krem ait de la pitié.

Les moments forts se succèdent, parfois avec un décalage absurde comme quand Supergirl force la géante à la frapper pour expulser le chagrin qu'elle ne parvient même pas à formuler. Finalement, la victime fond en larmes, et c'est déchirant. Mais ce sont sans doute les dernières pages qui secouent le plus, quand Supergirl revient vers Ruthye, sans trouver les mots pour ce qu'elle vient de voir, puis, qu'ensuite au sommet d'un étrange monticule, à l'influence très Moebius, elle renonce à convaincre la jeune fille de rentrer elle. Là encore, l'apport des couleurs est déterminant car elles apaisent comme un beaume ce qui est un dialogue de souffrance, de chagrin, de frustration et de colère.

Supergirl : Woman of Tomorrow explore des figures semblables à celles de Strange Adventures (dont la fin est imminente) mais il me semble que cette mini-série les dit avec une force plus vive, plus acérée et avec un graphisme plus exceptionnel encore. King et Evely ont d'ores et déjà embarqué Supergirl très, très haut. 

mardi 31 août 2021

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #3, de Tom King et Bilquis Evely


J'avais, avant de prendre des vacances, laissé sur ma pile de lectures ce n°3 de Supergirl : Woman of Tomorrow, histoire sans doute d'avoir quelque chose de bon sous le coude quand je reprendrai la rédaction de mes critiques. Et je ne suis pas déçu car cette mini-série est une des meilleures propositions actuelles de Tom King, dont le duo avec Bilquis Evely produit une vraie merveille, quand bien même cet épisode renoue avec une veine plus familière avec d'autres travaux du scénariste.


Poursuivant leur traque de Krem des Collines Jaunes, Ruthye et Supergirl s'arrêtent sur la planète Maypole. Derrière les visages avenants des gens d'ici elles découvrent vite une attitude beaucoup moins hospitalières dès qu'elles mentionnent le passage du criminel.


Ni la police, ni le concierge de leur hôtel, ni les passants ne veulent les aider, feignant ostensiblement de ne pas savoir de quoi elles parlent. Supergirl fait preuve de patience. Jusqu'à un certain point. Ruthye sent le malaise grandir même reste résolue dans sa quête.


Un détail attire l'attention de Supergirl quand elle remarque que la population de Maypole compte les Bleus et les Pourpres, mais que ces derniers sont invisibles. Elle embarque Ruthye hors de la ville pour inspecter les environs où elles font une sinistre découverte.


De retour en ville, Supergirl use de la force pour que la vérité éclate : Krem a été arrêté puis libéré par les brigands de Barbond avec lesquels, pour gagner leur confiance, il a commis un massacre contre les Pourpres, dont les Bleus voulaient se débarrasser.

C'est du grand Tom King qu'on peut lire dans cet épisode : tout repose sur un suspense et une révélation choquante qui remplissent parfaitement leurs rôles. Ce qui épate, c'est la manière dont le scénariste s'y prend pour faire monter la tension, attisant la curiosité du lecteur pour mieux lui coller une gifle dans la dernière partie. 

Depuis le début de Supergirl : Woman of Tomorrow, la récit s'articule sur la quasi-absence à l'image du méchant, Krem des collines jaunes. Tous ses méfaits, à commencer par le père de la jeune Ruthye, ne reposent que sur ce que celle-ci a raconté. Mais en vérité, on peut douter qu'il soit autre chose qu'un banal criminel, ayant tué à l'épée le père de Ruthye.

Tous les doutes sont levés avec ce qu'on apprend dans cet épisode. Arrivées sur une planète où il a fait une halte récente dans sa cavale, Supergirl et Ruthye sont confrontées à un drôle d'accueil. On les reçoit d'abord très aimablement, trop pour que cela soit honnête et sincère, puis on les bat froid dès qu'elles insistent pour avoir des informations sur l'homme qu'elles traquent. Une ambiance intense et tendue s'installe de façon très efficace.

Pour cela, King utilise un procédé qu'il affectionne : la répétition. A plusieurs reprises, en divers lieux, les deux héroïnes entament la conversation puis très vite, subitement, le ton change chez leur interlocuteur qui leur répond de se mêler de leurs affaires. Supergirl a du mal à supporter cela, elle se retient difficilement. Mais cela ne sert de toute façon pas à grand-chose car elle est connue comme le loup blanc dans ces contrées : pour qui se prend-elle, cette kryptonienne, qui n'a pu empêcher la destruction de son monde ? Que vient-elle chercher ici ? La destruction de Maypole ? On verra ensuite à quel point ce soupçon, odieux, résonne de manière troublante avec ce qui s'est passé sur cette planète.

L'épisode se déroule un peu comme dans le film Un Homme est passé (1955) de John Sturges avec Spencer Tracy où le personnage joué par ce dernier arrive dans une bourgade en posant des questions qui rapidement dérangent. Il ne se passe rien de spectaculaire, mais le climat s'alourdit, l'intégrité physique du protagoniste est de plus en plus menacée (et il est déjà manchot et âgé). Progressivement on appprend ce qu'il cherche et toute la communauté du bled est compromise dans une sale affaire. C'est exactement cela ici aussi avec un secret qui accable toute une partie de la population de Maypole.

Je ne spoilerai pas trop mais quand la vérité éclate, on mesure à la fois la lâcheté des locaux et l'horreur commise par Krem des collines jaunes et des brigands de l''espace dans ce qui est un crime contre l'humanité, l'extermination organisée et barbare de tout un peuple. Un moment glaçant, qui renoue avec ce que King connaît bien et traite déjà dans d'autres comics (Mister Miracle, Strange Adventures, Omega Men).

Si cela marche aussi fort, c'est aussi grâce au dessin de Bilquis Evely, dont la beauté esthétique nous "endort" en quelque sorte. On tourne les pages et c'est un enchantement constant, souligné par les couleurs vives et magnifiques de Mat Lopes. Supergirl : Woman of Tomorrow est vraiment une série sublime et il est impossible de ne pas suspendre sa lecture pour contempler certaines images ou pages, aux détails et aux teintes renversants.

Comme je l'ai déjà écrit, Evely dessine une Supergirl qui n'a rien à voir avec celle qu'on connaît, une jeune fille charmante, sans aspérités. Elle la représente comme une jeune femme, qui fait plus que ses 21 ans et dont l'apparence a un côté délicieusement rétro, avec sa chevelure ondoyante, les traits de son visage fins, son regard perçant, son port altier. C'est le feu sous la glace et cette caractérisation est parfaitement rendue par le dessin de l'artiste. C'est sans doute la meilleure version graphique de Kara Zor-El, la plus surprenante, la plus envoûtante, la plus remarquable. Elle occupe l'espace comme jamais.

Petit à petit, Supergirl recouvre ses pouvoirs, en s'éloignant des soleils rouges (qui les dmininuent) mais aussi par l'énergie qu'elle consacre à retrouver Krem pour sauver Krypto. En faisant cela, King a certes affaibli l'héroïne, mais à dessein, et tout cela, cette frustration, porte maintenant ses fruits car chaque manifestation de ses pouvoirs frappe plus puissamment. Lorsqu'elle renvoie un policier dans les cordes ou, surtout, lorsqu'elle s'envole en portant sur son dos Ruthye (voir page ci-dessus), un sentiment de plénitude irradie la page et comble le lecteur qui renoue avec le personnage puissant qu'il connaît.

Bilquis Evely sait subtilement mettre cela en scène et dose ses effets. Quand, après une splash-page, elle découpe en bandes la scène suivante conduisant à la découverte sinistre faîte par Supergirl, on est saisi par le contraste entre l'envol de la kryptonienne et son abattement devant ce qu'elle met à jour. Et ce n'est pas fini puisque le bref flash-back révélant les agissements abominables de Krem et des brigands de Barbond contre les Pourpres de Maypole profitent de couleurs de feu de Mat Lopes.

La prochaine étape marquera la moitié de cette histoire, qui s'impose déjà comme une indéniable réussite. La complicité entre l'écriture de King et les visuels de Evely est totale. Difficile, pour ne pas dire impossible de ne pas être emballé. 

vendredi 23 juillet 2021

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #2, de Tom King et Bilquis Evely


C'est avec le même plaisir que le mois dernier qu'on lit ce deuxième épisode de Supergirl : Woman of Tomorrow. Tom King signe là une de ses histoires les plus inattendues, parce qu'elle possède un humour qu'on ne connaissait pas à l'auteur, même si celui-ci ne délaisse pas des thèmes qui lui sont chers. Visuellement, la série est grâce à Bilquis Evely et son coloriste Mat Lopes une splendeur.


Ruthye et Supergirl ont quitté la planète de la jeune fille à bord d'un vaisseau bondé. Le voyage comporte son lot de désagréments entre voisins de rangée encombrants et malfrats qui importunent la kryptonienne à cause des exploits de son cousin.


Toutefois, l'obstacle le plus sérieux qui se dresse sur leur route est un dragon de l'espace qui pourrait détruire le vaisseau car il se nourrit de son métal. Pour le terrasser, Supergirl, dont les pouvoirs ont été diminué, consomme une pilule de kryptonite rouge, prescrit à un passager anxieux.
 

Le remède a pour effet de modifier les capacités de Supergirl et elle peut dominer le dragon en l'écartant du passage du vaisseau. Le reste du trajet peut s'accomplir plus sereinement. Même si Ruthye questionne Supergirl sur le fait qu'elle n'a jamais voulu se venger des destructeurs de Krypton.


Supergirl semble pourtant en concevoir quelque regret. Mais elle n'aura aucune pitié contre Krem des collines jaunes qui a tiré une flèche empoisonnée sur Krypto et qu'elle doit à présent retrouver pour que le médecin du chien puisse produire un antidote.

Il y a quelque chose d'atypique dans ce projet de la part de Tom King. Pour ma part, je n'avais jamais rien lu de tel sous sa plume, comme s'il avait délaissé un peu de la gravité de ses projets habituels pour tenter autre chose, emprunter une nouvelle direction - peut-être amorcer un nouveau cycle (après tout, dans son futur The Human Target, il utilisera la Justice League International dans une sorte de super cluedo).

Il y a pourtant dans Supergirl : Woman of Tomorrow des éléments familiers chez King. L'héroïne est une alien loin de chez elle, comme l'étaient les Omega Men, ou Adam Strange (dans Strange Adventures). Il y a de l'aventure et des interrogations sur le passé des personnages comme dans Mister Miracle. Et la promesse d'une vengeance comme dans Batman/Catwoman. Mais cela est servi avec une légèreté nouvelle, comme si King avait choisi de garder de la place pour le simple divertissement, le pur spectacle.

L'épisode est ainsi émaillé de saynètes comiques qui mettent en scène Ruthye aux prises avec des voisins de rangée encombrants ou irascibles, incrédules devant les toilettes bizarres du vaisseau, ou comme quand Supergirl doit prendre de la kryptonite rouge pour pouvoir vaincre le dragon de l'espace. Elle sonde alors Ruthye pour qu'elle l'avertisse des effets secondaires ridicules de ce remède avant de dégager le passage de manière flamboyante.

Un autre moment est une vraie pépite d'écriture : un alien aborde Supergirl au bar du vaisseau et la menace de mort parce que Superman a fait arrêter ses cousins. Supergirl reste impassible tandis qu'en voix-off, Ruthye confie son admiration pour le calme de sa partenaire qui finit par rétamer l'importun rapidement et sans bavures. Il me semble que c'est comme ça que le personnage doit être écrit : sûre d'elle, de sa force, sans avoir besoin de le démontrer. 

Pour offrir un contraste à ce moment, plus tard, la bonté d'âme de Supergirl est illustrée par un lavage des mains de Ruthye, peu habituée à ce simple geste d'hygiène. Mais prodiguée si humblement et gentiment qu'il en en devient touchant. King touche juste parce qu'il échappe à l'écueil de dépeindre Supergirl (mais ce serait pareil - ce devrait être pareil avec Superman) comme le bon samaritain un peu niais : sa bienveillance s'exprime par l'action tout comme sa supériorité se traduit par l'absence de démonstration. Il ne faut jamais en faire trop avec des personnages pareils, c'est le meilleur moyen d'éviter de les rendre insupportables. C'est aussi pour ça que Batman plaît tellement plus : parce qu'il n'a jamais à prouver qui il est. Il fait. C'est la fameuse règle narrative : "Show. Don't tell."

Le lecteur ne manque toutefois pas de s'interroger durant tout l'épisode sur la convalescence de Supergirl qu'on avait laissée pour morte avec Krypto à la fin du précédent épisode. King utilise habilement un flashback à la toute fin pour légitimer cela et en même temps, et c'est très fort, une justification au fait que Supergirl ait finalement accepté de traqué Krem des collines jaunes.

Visuellement, l'épisode est d'une beauté à couper le souffle. Là encore, il me semble que ce n'est pas innocent que King collabore avec Bilquis Evely qui apporte une douceur déterminée à sa narration. La manière dont elle dessine Supergirl sort des sentiers battus dans la mesure où elle ne la représente pas comme la jeune femme trop lisse à laquelle on est habitué. Elle la dessine avec un look un peu rétro, des cheveux à la coupe qui évoque celle d'une actrice de cinéma des années 40. Son visage a d'ailleurs tout de celui d'une vedette du golden age de Hollywood, avec des lèvres fines, un regard perçant, un visage anguleux.

La silhouette de la kryptonienne est ouvragée de la même façon : Evely réduit considérablement sa gestuelle, donc pas d'effets de cape, pas de grands moulinets des bras quand elle frappe. Sa cape glisse le long de son dos de manière presque liquide, comme si elle était en satin. C'est vraiment très élégant. Là encore, je trouve que c'est très bien joué parce que soudain on ne voit plus Supergirl la cousine de Supergirl mais une femme, qui paraît plus que ses 21 ans mais qui y gagne vraiment en allure, en port de tête.

Les aliens qui figurent parmi les passagers témoignent aussi de l'inventivité de Evely pour varier la figuration, sans avoir peur d'y consacrer de grandes vignettes. Et puis, pour accompagner, valoriser ce dessin, il y a une colorisation somptueuse de Mat Lopes. Il est le fidèle collaborateur de Evely depuis un moment et il sait respecter son trait tout en sublimant chaque plan par des camaïeux de couleurs extraordinaires. Rien que les deux splash pages dans l'espace avec Supergirl et le dragon sont à tomber à la renverse (voir ci-dessus).

Oeuvre éblouissante et inspirée, Supergirl : Woman of Tomorrow est un vrai coup de coeur. On regrette déjà que l'aventure ne dure que huit numéros. 

mercredi 16 juin 2021

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #1, de Tom King et Bilquis Evely


On commence cette nouvelle semaine de critiques par un coup de coeur. J'avais repéré depuis son annonce cette mini-série, Supergirl : Woman of Tomorrow, par Tom King et Bilquis Evely, et je l'attendais avec impatience. Je n'ai pas été déçu par ce premier épisode (sur huit), qui réinvente la cousine de Superman et s'aventure dans la fantasy, avec des dessins absolument sublimes.


Ruthye Marye Knoll a assisté au meurtre de son père par Krem des collines jaunes après que les deux hommes se soient disputés au sujet du roi. L'assassin a laissé son arme, une épée, dans le torse de sa victime, récupérée par sa fille, résolue à le venger à la place de ses six frères incapables.


Pour accomplir sa mission, Ruthye se rend dans le village voisin pour employer un mercenaire réputé. Une fois son contrat rempli, elle le paiera avec l'épée. Mais elle se fait flouer car l'homme de main refuse qu'elle le suive. Supergirl, qui fête seule son 21ème anniversaire dans cette taverne, intervient.


Après avoir dessoûlé, Supergirl repart, refusant l'offre de Ruthye de remplacer le mercenaire; Mais la jeune fille ne se résigne pas et suit la kryptonienne jusqu'à son vaisseau, répétant sa demande. C'est alors que le mercenaire et Krem surgissent et attaquent.


Krypto blessé, Supergirl désarme le mercenaire en étant elle-même touchée. Krem se précipite dans le vaisseau de la kryptonienne et décolle. Ruthye le regarde filer, impuissante tandis que Krypto et Supergirl gisent à terre.

Oui, je sais : encore du Tom King ! Mais que voulez-vous, même si je reconnais volontiers que ses travaux peuvent être inégaux, ce scénariste a l'art et la manière de me proposer des projets qui me font envie. Et cette fois, en prime, il s'associe à la dessinatrice brésilienne Bilquis Evely pour nous raconter une histoire de Supergirl qui sort des sentiers battus. Alors pas question de résister.

Et ce serait une faute de passer à côté de cette merveille pour laquelle King délaisse son fameux format en douze épisodes pour un récit en huit chapitres. Ce n'est pas la première fois qu'il s'intéresse aux kryptoniens puisqu'il avait déjà signé une mini sur Superman, Up in the Sky, avec Andy Kubert (mais que je n'ai pas lu). Toutefois, je dois admettre être plus intéressé par Kara Zor-El que par son prestigieux cousin dans la mesure où c'est un personnage sur lequel on peut davantage se projeter, qui est moins iconique, moins emblématqiue.

Si vous avez lu ma dernière critique sur la série Wonder Woman (#773), je me posais la question de l'identité de l'amazone et du traitement le plus efficace à lui prescrire pour la rendre à nouveau intéressante (chose que n'ont pas réussi, à mon avis, ses derniers scénaristes). J'avançais l'idée que, peut-être, il faudrait oser davantage, quitte à choquer. Becky Cloonan et Michael Conrad ont tenté de délocaliser Diana (en l'envoyant dans le folklore nordique), mais ça n'a pas suffi.

Tom KIng débute ce premier épisode de Supergirl : Woman of Tomorrow (un hommage à Superman : Man of Tomorrow, en 1995-1996) en déroutant volontairement le lecteur, en différant l'apparition de l'héroïne. Nous sommes plongés dans une histoire de vengeance menée par une jeune fille vivant sur une planète extra-terrestre, au cadre trés coloré, à la fois exotique et évoquant la fantasy (voir l'heroic fantasy). Le père de Ruthye Knoll se fait tuer par un certain Krem à la suite d'une dispute et elle se met en tête de le venger car aucun de ses six frères ne s'accorde sur les suites à donner à ce drame.

On est séduit par ce petit bout de femme très volontaire, qui part la fleur au fusil loin de chez elle. Sa détermination égale sa naïveté quand elle tente d'engager un mercenaire réputé qui ne veut pas s'embarrasser d'une gamine pour remplir sa mission (si tant est qu'il compte honorer le contrat, ce qui n'est pas sûr). Lorsque le ton monte, une inconnue s'interpose, elle n'a pas l'air frais puisqu'elle fête, seule, son 21ème anniversaire dans une taverne mal fâmée et tietn à peine debout après avoir bu plus que raison. Mais dans la bagarre qui s'ensuit avec le mercenaire, sa tunique se déchire au niveau de sa poitrine et on reconnaît alors un célèbre blason. C'est Kara Zor-El alias Supergirl.

La suite est entraînante, menée sur un rythme soutenu. La confrontation entre Supergirl et Ruthye qui veut la convaincre de tuer Krem offre des échanges savoureux car la gueule de bois de Kara s'oppose à l'implacabilité de Ruthye. Il faut souligner que le récit s'accompagne d'une voix-off qui est celle de cette jeune fille et qui relate les faits avec le recul des années car elle ingorait alors qui était la kryptonienne tout comme les faiblesses auxquelles le soleil rouge de sa planète l'exposait (Supergirl comme son cousin n'a plus tous ses pouvoirs sous un étoile de cette couleur).

C'est sur ce point précis que King est malin (plus que Cloonan, Conrad et d'autres avec Wonder Woman) car il fragilise à dessein une héroïne qui, en temps normal, est pratiquement invulnérable. On comprend bien alors que placer Supergirl dans un décor inhabituel n'est pas une malice esthétique, mais bien une astuce scénaristique vouée à altérer son statut, et par conséquent à modifier le cours supposé tranquille du récit. Supergirl doit être "super" d'une autre façon puisqu'elle n'est pas en pleine possession de ses moyens (et même pire à la fin de l'épisode). C'est un changement de perspective qui s'apllique donc aussi bien à l'héroïne qu'au lecteur et c'est en cela que c'est malin (autrement dit, King nous oblige à reconsidérer Supergirl et il induit un vrai suspense pour la suite).

Par ailleurs mêler Supergirl à une affaire de vengeance, c'est aussi astucieux car elle suit le principe des héros qui est de ne jamais tuer. Or, évidemment, se venger pour Ruthye ne consiste pas en autre chose que d'éliminer Krem. Et comme un refus n'est pas une réponse pour elle, son insistance créé un conflit, une dynamique très simple mais très efficace. Comment alors, pour l'auteur, contourner ce problème ? En revenant sur la précarité dans laquelle il a placé Supergirl mais aussi son chien Krypto. Lorsque le canidé est blessé, le lecteur est facilement choqué et révolté comme sa maîtresse qui oublie alors les limites morales qu'elle s'impose et réplique fermement. Ce ne sera pas suffisant, mais le cliffhanger de l'épisode ne fait que donner encore plus envie de lire la suite.

King est un scénariste qui est gâté par DC car il a toujours eu droit depuis son arrivée chez l'éditeur à des partenaires fidèles et talentueux : Mitch Gerads, Barnaby Bagenda, Clay Mann, Mikel Janin, Evan Shaner, Jorge Fornes... Cette fois ne déroge pas à la règle puisqu'il bénéficie à ses côtés de la présence de Bilquis Evely.

Celle-ci est encore trop méconnue mais elle a consacré ses dernières années au revival de l'univers créé par Neil Gaiman autour de The Sandman en illustrant la série The Dreaming et aussi sur la version Rebirth de Wonder Woman (où elle succéda à Nicola Scott, sur des scénarios de Greg Rucka). 

On ne peut évoquer Bilquis Evely sans parler de Matheus Lopes, son coloriste attitré. Ces deux-là forment un duo imparable, sur la même longueur d'ondes, et ils produisent des images éblouissantes, qui conviennent parfaitement à des univers oniriques (comme celui de Neil Gaiman justement).

Toutefois, il serait logique qu'avec Supergirl : Woman of Tomorrow, Evely change de statut car elle va profiter de l'attention générée par King et ensuite parce que sa prestation s'annonce mémorable. Dès les premières pages, on est fasciné par ce que l'artiste réussit à créer en même temps que l'économie de moyens qu'elle y met. Le décor est primordial et immédiatement on est saisi par la beauté étrange de ce monde, où l'on reconnaît l'influence manifeste et assumée du Moebius d'Arzach. Sauf que Evely ne singe jamais le génial français (dont l'aura a depuis longtemps traversé l'Atlantique) : elle le réinterprète, avec une classe sidérante.

Evely dessine dans un style réaliste et descriptif, son trait est fin avec des lignes ouvertes et un aspect à la fois doux et anguleux singulier. Contrairement à beaucoup d'artistes de comics super-héroïques, elle est à l'aise avec les matières, les textures, notamment pour les vêtements, au point que même quand elle représente Supergirl dans son costume emblématique, elle lui ajoute des plis discrets mais qui nuancent subtilement le côté spandex habituel. Les paysages font état d'un monde sauvage, où la nature est abondante, peu cultivée, avec une faune particulière (comme la monture volante de Ruthye) qui contraste avec la technologie plus classique du vaisseau de Supergirl. Les aliens ont une morphologie humanoïde mais grâce aux couleurs de Mat Lopes, des détails la rendent atypique (les yeux mauves par exemple).

J'ai beaucoup aimé ce début, vous l'aurez compris. Tom King surprend (même s'il reste par ailleurs fidèle à lui-même avec un texte fourni), Bilquis Evely envoûte. C'est enchanteur et palpitant.