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mardi 16 décembre 2014

Critique 543 : MON DERNIER AU VIÊTNAM (MEMOIRES), de Will Eisner


MON DERNIER JOUR AU VIÊTNAM (MEMOIRES) est un recueil de 6 histoires courtes écrites et dessinées par Will Eisner, publié à l'origine en 2000 par Dark Horse Comics et traduit en France par Delcourt en 2001.
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"Regardez-moi ce paysage ? C'est joli, hein ?
Même si on est en train de la saccager !"
(Extrait de l'histoire Mon Dernier jour 
au Viêtnam.)

- 1/ Mon Dernier Jour au Viêtnam (27 pages). Un major de l'armée américaine au Viêtnam escorte pendant une journée un reporter sur le terrain, à bord d'un hélicoptère. Ils survolent la jungle puis atterrissent dans un camp militaire qui est bientôt attaqué par les Viêt-congs. Le major voit alors sa fin proche mais le journaliste l'entraîne à bord de l'hélico avec lequel ils repartent contre les ordres.

- 2/ La Périphérie (4 pages). A Saïgon, un jeune viêtnamien ironise en commentant les discussions des journalistes de guerre à la terrasse ensoleillée d'un café.

- 3/ Le Blessé (6 pages). Un soldat se remémore en buvant un verre comment il a perdu sa main gauche après avoir couché avec une prostituée viêtnamienne qui a, avant de partir, glissé une grenade dégoupillée sous leur lit.

- 4/ Jour d'ennui en Corée (6 pages). Un soldat est frustré par le manque d'action et se souvient des parties de chasse avec son père, qui ne l'estimait pourtant pas. Il repère alors dans un champ voisin une vieille coréenne qu'il décide de tuer.

- 5/ La Corvée (4 pages). Un fusilier est affecté, à son grand dam, à la maintenance. Malgré sa colère et son envie de se battre, il rend visite chaque soir à des orphelins coréens.

- 6/ Un Coeur Violet pour George (10 pages). Chaque soir, George se soûle et tape sur la machine à écrire du chef sa demande d'affectation pour aller en zone de combat. Deux de ses amis, qui tiennent à lui et ne veulent pas qu'il se fasse tuer, déchirent chaque matin la lettre avant l'arrivée de leur supérieur. Quand ils confient cette mission à Hal, celui-ci l'oublie à cause de son départ en permission. Ils apprennent ensuite que George est mort au front.

C'est une nouvelle fois à une oeuvre tardive de Will Eisner que je me suis attachée avec la lecture de Mon dernier jour au Viêtnam, réalisée en 2000 alors qu'il avait 83 ans (!). Si la valeur n'attend pas le nombre des années, elle ne dissipe pas non plus avec le grand âge comme le prouve ce recueil de nouvelles inspirées par les propres souvenirs ou la relation d'anecdotes glanées par l'auteur.

Comparé à des romans graphiques comme Dropsie Avenue ou La Valse des alliances, cet album est plus modeste par son sombre de pages ("à peine" plus de 70 quand même), mais le génie narratif d'Eisner y est encore éclatant. 

Dans la préface qu'il signe, l'auteur nous explique avoir effectué son service militaire en 1942 à Aberdeen, dans le Maryland. Comme tous ses camarades appelés sous les drapeaux à cette époque, il n'aspirait qu'à rester en Amérique et en vie. Il a eu cette chance car il a travaillé au journal du camp puis à la maintenance préventive (en dessinant des pages sur les problèmes matériels et leur résolution). En 1950 débute la guerre de Corée et Eisner anime à nouveau le journal pour lequel il oeuvrait huit ans auparavant, "Army Motors" sous contrat civil, puis il crée "PS Magazine", dont il s'occupera jusqu'en 1972. En 54, il visite Séoul pour "PS Magazine" : un an avant, l'armistice a été signée entre la Corée du Sud et les Nations Unies, et l'armée américaine enseigne la maintenance préventive aux sud-coréens. Puis en 1967, Eisner se déplace jusqu'au Viêtnam en se posant à Saïgon : un an plus tard, l'attaque du Têt annoncera le début de la fin pour l'armée américaine.

Ces faits résument parfaitement ce qui va inspirer à Eisner les 6 histoires de cet album : certaines ont été imaginées à partir de témoignages de soldats, la dernière a été vécue directement par l'auteur lui-même (il a choisi de la raconter car elle l'a hantée comme tous les autres protagonistes du drame).

Ce qui frappe ici, c'est finalement l'extrême simplicité avec laquelle Eisner s'empare du thème de la guerre et de ses conséquences sur les hommes qui la font, il ne parle pas des généraux ou des politiques qui décident des stratégies de combat, mais bien de tous ceux qui sont sur le terrain, parfois en première ligne, parfois dans des bases plus reculées, chacun traversant cette période étrange où on souhaite gagner la guerre tout en n'y perdant pas la vie (même si quelques-uns en reviendront moralement brisés ou physiquement mutilés).

Eisner s'attache à un personnage à chaque fois, dans une situation précise : le major dont c'est le dernier jour sur place et qui fanfaronne avant de s'effondrer parce qu'il croit son heure venue, un gamin qui observe les échanges des correspondants de guerre dont l'un a subi une terrible perte, un soldat piégé par les belles asiatiques et incapable d'en retenir la leçon, un autre qui n'aspire qu'à faire un carton contre une innocente paysanne parce qu'il s'ennuie, celui-là encore qui ronge son frein tout en s'étant attaché à des orphelins, ou ce dernier qui sera victime d'une effroyable malchance et de son alcoolisme. 
L'auteur nous parle d'eux à hauteur d'hommes, sans les juger, mais en montrant lucidement que ses personnages subissent tous la guerre d'une manière ou d'une autre, les uns en souhaitant s'en éloigner, les autres en voulant y participer sans mesurer le danger ou pour libérer leur instinct meurtrier ou revanchard. Cette approche donne aux récits une perspective troublante mais surtout procure une émotion souvent poignante (en particulier dans La périphérie et Un Coeur violet pour George).

Au sujet de la dernière histoire du recueil, elle possède une force particulière, qui la distingue des autres en cela qu'Eisner en a été un des acteurs : on ressent l'impérieuse nécessité qu'il a eu de la raconter, comme un témoignage, et le dénouement vous serre le coeur par sa cruauté et son absurdité.

Visuellement, comme toujours chez Eisner, l'image est si intimement liée au propos qu'il est impossible de la considérer comme une partie distincte, c'est un prolongement qui bonifie le script, qui continue la narration. Et cet album offre quelques exemples de l'extraordinaire qualité du dessinateur dans l'expresssion de l'art séquentiel.

Will Eisner se passe de cases et compose des planches constituées de plans sur les personnages, sans jamais se servir de la plongée ou de la contre-plongée dans les angles de vue, en privilégiant aussi les plans en pied (avec le personnage représenté entièrement) ou les plans moyens (avec le personnage en buste ou jusqu'à la taille). L'absence de cadres et la distance avec le protagoniste procurent un rapport juste avec ce qui lui arrive, ce à quoi il pense, ce qu'il dit, et dans ce dernier cas de figure, la règle du "4ème mur" est allègrement brisée, quand l' "acteur" s'adresse directement au spectateur/lecteur, face à l'image. Ce procédé de métafiction en dit long sur la liberté et la maîtrise d'Eisner avec son média (comme en témoigne la première histoire, avec le major).

Tout aussi bluffant est le 3ème récit (Le blessé), sans parole, mais tellement éloquent : l'artiste fait tout passer, en à peine 6 planches, sans avoir besoin de mots. On saisit la fatigue, la douleur, la colère, le ressentiment, le dépit, le pardon, le retour à la vie de ce soldat trahi par une prostituée. C'est une métaphore brillante sur le conflit mené par l'Amérique en Asie, une Amérique trop sûre d'elle et qui se cassera les dents face à un adversaire mésestimé mais plus astucieux, ou aussi cruel - pensée synthétisée dans une partie du monologue du major de la première histoire qui fait admirer le paysage à son passager tout en faisant remarquer que l'armée le saccage.

C'est tout bonnement magistral : Will Eisner réussit le tour de force de tirer une morale sans jamais faire la morale. En grand humaniste avant tout, il dresse de la guerre des portraits d'hommes bouleversants, avec une subtilité narrative et une adresse visuelle qui ne cessent d'éblouir.  

dimanche 7 décembre 2014

Critique 537 : LA VALSE DES ALLIANCES, de Will Eisner


LA VALSE DES ALLIANCES est un roman graphique écrit et dessiné par Will Eisner, publié en 2001 par DC Comics et traduit en 2002 par les éditions Delcourt.
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Pour une fois, on va zapper le résumé classique car ce récit complet de 170 pages est une saga difficile à synthétiser en quelques phrases. Mais c'est une nouvelle preuve du génie de Will Eisner que d'avoir produit une histoire pareille, débordant des cadres traditionnels et donc obligeant le critique à emprunter une démarche à part sans pour autant aboutir à une oeuvre difficile d'accès. Au contraire, c'est une leçon de narration et de dessin par un auteur qui exerçait son art si bien qu'il en était aussi un des grands théoriciens.

Cette oeuvre tardive dans la carrière d'Eisner porte un titre qui lui convient parfaitement : c'est effectivement une valse endiablée sur laquelle nous fait danser son auteur, avec un sens du rythme imparable.
Eisner était un fabuliste en même temps qu'un scénariste fabuleux et dans ce roman graphique, qui mérite vraiment cette appellation puisqu'il associe des pages entièrement composées de texte et d'autres produites selon l'art séquentiel formulé par l'auteur lui-même (c'est-à-dire des planches au format plus traditionnel, avec des vignettes et des phylactères), c'est bien de cela qu'il s'agit.

Nous suivons ainsi la vie (fictive) d'un certain Conrad Arnheim, fils d'un immigré juif allemand dont l'ascension sociale aux Etats-Unis passe par une succession d'alliances en affaires, en amour et dans la société. Coureur de jupons, mauvais mari, ambitieux désinvolte, magouilleur, père absent et exigeant à la fois, il a hérité de son père l'obsession d'avoir une bonne situation sociale. 

Eisner, quand il réalise cette histoire, en 2001, est au soir de sa vie, mais à 81 ans, ce vétéran des comics est au sommet de sa forme, comme en témoigne la vigueur de son écriture et l'énergie de son dessin. Il est impossible de dissocier l'image du texte chez Eisner, qui a su détailler à quel point la bande dessinée est le produit de ces deux parties, indissociables. Mais loin de se cantonner à ses propres leçons, ce qui frappe, c'est l'extrême liberté de sa narration, signe qu'on a à faire à un homme qui s'autorise tout pour à la fois donner vie à ce qu'il raconte et montrer que son média ne doit pas se limiter à des formules si efficaces soient-elles.

La lecture s'en trouve elle-même affranchie car nullement gênée par les licences que s'accorde Eisner, comme lorsqu'il préfère rédiger une page entière sans image pour évoquer des faits historiques ou alterner récitatifs et des suites de cases ou encore recourir à l'art séquentiel le plus simple.

Dans ces conditions, on ne peut qu'être admiratif devant l'aisance avec laquelle il trace sa route de la fin du XIXème siècle jusqu'aux années 60, dépeint des personnages sans les épargner, situe les actions avec une économie dans la représentation des espaces. 
Eisner attribue beaucoup de son mérite à la contribution de son épouse, la saluant dans ses remerciements à la fin de l'album. Il semble que, grâce à elle, il compilait plusieurs témoignages authentiques et qu'il les mixait avec son propre sens de l'observation et un humour volontiers acide pour produire cette relation à la fois épique et intime sur la communauté juive dont, bien qu'il en faisait partie, il ne dissimule aucun des défauts. 

Il est évident que l'arrivisme, l'hypocrisie, le sectarisme dont font preuve ses protagonistes, au nom de leur religion ou de leurs aspirations sociales, de leur identité ou de leur volonté d'assimilation, ne ravissent pas Eisner. Il les dissèque avec une cruauté jubilatoire, qui employée par un auteur non issu de ce milieu prêterait à une interprétation assurément plus polémique, surtout à notre époque où le communautarisme exacerbe les passions.  

Eisner ne vise pas toujours la subtilité, sa charge est féroce et rares sont les personnages pour lequel il cède à une certaine compassion (il n'y a que Helen qui échappe vraiment à ses griffes, mais il lui réserve un sort tragique). 
Non, l'objectif de l'auteur, c'est de pointer les ravages d'un système social vertical (avec donc l'ascension sociale - et le maintien dans les hautes sphères de la bourgeoisie - comme unique motivation) et hermétique (excluant tout autre que les "Gentils" juifs et plus encore tout membre d'une autre communauté).

Will Eisner enrichit son propos par des rappels à l'Histoire pour bien situer son flot de saynètes, mais les drames, les tragédies du XXème siècle (subis de près - comme les pogroms - ou de loin - la seconde guerre mondiale) n'adoucissent pas ses griefs contre les nantis dont il dresse le portrait. Pas plus les hommes (pingres, manipulateurs, infidèles, brutaux) que les femmes (futiles, égoïstes, soumises, traditionalistes)  ne trouvent grâce à ses yeux. Mais cela signifie-t-il qu'on a là l'oeuvre d'un méchant senior de la bande dessinée ?
Ce n'est pas si simple, car Eisner est un humaniste et ce qu'il déplore, c'est d'abord le gâchis de ces vies à cause de principes d'un autre temps,  pour des motifs qui n'ont rien de noble, la primauté des apparences sur la possibilité d'être heureux en restant honnête. Lorsque, dans la dernière partie du récit, le personnage de Rosie se révolte contre son mari, un ancien poète sans le sou d'extraction modeste devenu un capitaliste sans scrupules et un époux volage, il devient évident que c'est l'expression d'Eisner incarnée dans cette jeune femme, reprenant sa vie en main et la redirigeant selon une volonté différente de celle de ses parents.  

Dans cette fable virulente mais aussi drôle et poignante, les affairistes, industriels, financiers et traders ont pris la place des rois, chevaliers et demoiselles d'autrefois. Le tableau dépeint une réalité moins manichéenne mais passionnante, d'une profondeur nouvelle. 
La valse est à mille temps, et ses danseurs présentent un visage moins séduisant qu'équivoque, mais le résultat est tellement jouissif, la lecture tellement prenante, qu'on serait bien en peine de le reprocher à son auteur.
En réfléchissant d'une manière si franche à la réussite, la déchéance, l'envie de progresser, Eisner livre une oeuvre épatante sur le déterminisme, le conditionnement social. Le sujet n'est pas épuisé en 170 pages (le livre aurait bien pu en compter le double sans qu'on s'ennuie), mais son traitement possède un tonus qui prouve une énième fois l'exceptionnel talent de son réalisateur. 

mardi 23 octobre 2012

LUMIERE SUR... WILL EISNER

Will Eisner







6 pages extraites de Big City.

Naissance en 1917. Décés en 2005.
Scénariste, dessinateur, encreur, théoricien.

En parallèle à ses bandes dessinées, Eisner a également réalisé plusieurs ouvrages sur l'art séquentiel, enseignant à la School of Visual Arts de New York City, publié Will Eisner's Gallery (une collection de dessins pour ses étudiants) et écrit deux livres basés sur ses lectures (Comics and Sequential Art et Graphic Storytelling and Visual Narrative). 
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Le site de l'artiste : www.willeisner.com

dimanche 15 juillet 2012

Critique 337 : THE SPIRIT - BOOK TWO, de Darwyn Cooke

Will Eisner's The Spirit : Book Two rassemble les épisodes 7 à 13 de la série écrits et dessinés par Darwyn Cooke, publiés en 2007-2008 par DC Comics et Will Eisner Studios. Les épisodes 7 et 13 sont composés d'histoires courtes (8 pages chacune) écrites et dessinées par des invités, Cooke se contentant d'en signer les couvertures.
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- #7 : Summer Special.
* Harder than diamonds. Ecrit par Walter Simonson et dessiné par Chris Sprouse. Une jet-setteuse, Krystil Fullerite, de passage à Central City, est victime d'un vol de diamants. Un chauffeur de taxi est injustement accusé et le Spirit décide de prouver son innocence en surveillant cette mondaine aux fréquentations louches...

Pour ouvrir cet épisode spécial composé de trois "short stories", Walter Simonson (Thor) fait équipe avec Chris Sprouse (Tom Strong). L'intrigue est légère mais menée sur un bon rythme et joue sur les fausses apparences (la jet-setteuse arnaqueuse, le Spirit qui se fait passer pour un chauffeur). Au dessin, Sprouse livre une copie comme d'habitude très élégante, aux finitions soignées. De la belle ouvrage.

*Synchronicity. Ecrit par Jimmy Palmiotti et dessiné par Jordi Bernet. Par une journée caniculaire, le Spirit en poursuivant un voleur dans un immeuble déclenche une série de dégats qui vont bouleverser le quotidien des habitants (un veuf à la recherche des bijoux de son épouse, un couple dans le besoin, un autre menacé par un usurier, et une pulpeuse jeune femme qui bronzait sur le toit)...

Jimmy Palmiotti (Power Girl) et Jordi Bernet (Torpedo) sont habitués à travailler ensemble puisqu'ils ont signé plusieurs épisodes de Jonah Hex (série western à laquelle a également collaborée Darwyn Cooke). Ensemble, ils produisent ce segment alerte et surtout très drôle, dont la structure respecte l'unité de temps et de lieu, et où le Spirit n'est qu'un acteur parmi d'autres. Le dessin tonique de Bernet fait merveille. Jubilatoire.

* Hard cell. Ecrit et dessiné par Kyle Baker. Le Spirit, après le meurtre d'un homme lié à Maori, une riche pin-up, va questionner cette dernière. D'autres homicides, tous en rapport avec elle, se succèdent. Trop pour ne pas s'interroger sur son implication. La clé de l'énigme réside dans un téléphone portable...

Kyle Baker entraîne le Spirit dans une aventure très noire, mais le scénario est paresseux, poussif, autant que son dessin est sombre et, reconnaissons-le, d'une laideur indigne. A oublier vite.
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- #8 : Time Bomb. Octopus piège le Spirit puis l'agent de la CIA Silk Satin dans un édifice en plein centre ville où il a installé une bombe. Suite à un mauvais coup reçu, Silk Satin est amnésique et ne sait plus comment désamorcer l'explosif. Pendant ce temps, l'agent Stratford, partenaire de Satin, explique au commissaire Dolan et sa fille Ellen la procédure prévue en dernier recours si la bombe explose... 
Darwyn Cooke revient aux commandes de la série avec cet épisode, un des chefs-d'oeuvre de ce second tome dont la double-page 4-5 (ci-dessus) est un magnifique hommage aux jeux de lettrage qu'affectionnait Will Eisner (encore un morceau de bravoure de Jared Fletcher). L'essentiel de l'action se déroule en huis-clos et alimente une tension que nuance des passages oniriques et des dialogues plein d'humour entre "Mr Sexypants" et l'agent Satin. La chute est ironique et frappante...
Les dessins de Cooke, toujours encrés par J. Bone (comme depuis le début de son run), sont un modèle de storytelling, imprimant un rythme décapant au récit.
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- #9  : El Morte. Lors d'un transfert de prisonniers (parmi lesquels on retrouve le Cosaque), un sniper fait un carton et blesse le commissaire Dolan. Le Spirit affronte le tireur qui lui inflige une sévère correction. Qui est cet adversaire ? Un démon resurgi du passé du héros - et qui ne fait qu'entamer un terrifiant retour... 

Le retour de Silk Satin dans le précédent épisode indiquait que Cooke allait exploiter des éléments posés dans le premier tome. Avec le début de la vendetta d'El Morte, cette intention se confirme puisque le méchant n'est autre qu'Alvarro Mortez, revenu, comme le Spirit, d'entre les morts, mais sérieusement âbimé et déterminé à se venger de manière radicale et ample. Le héros est malmené comme jamais et la série prend un tour beaucoup plus sombre, dramatique.
Cette direction n'est pourtant pas une surprise au regard de l'oeuvre de Cooke, qui a souvent abordé des points noirs et violents dans ses oeuvres (la guerre et la "chasse aux sorcières" dans les 50's dans La Nouvelle Frontière, le grand banditisme dans Parker, le western baroque avec Jonah Hex...). Le résultat est encore plus saisissant grâce à son style graphique cartoony a priori opposé à ces humeurs plus brutales.
Mais c'est une totale réussite, riche en inventions esthétiques, notamment dans le traitement du flash-back revenant sur les origines d'El Morte, avec encore une fois une colorisation magistrale de Dave Stewart.
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- #10 : Death by television. Qui en veut à plusieurs journalistes-animateurs de chaînes du cable au point de les éliminer les uns après les autres ? Le Spirit mène l'enquête, tout en devant à nouveau collaborer avec Ginger Coffee, la ravissante mais envahissante reporter qui figure peut-être dans l'agenda du tueur...

Cooke ramène cette fois-ci le personnage de Ginger Coffe, qu'il a créé et présenté dans le premier épisode de son run. L'enquête conduit le Spirit dans le milieu des "anchor-men", ces vedettes de talk-shows, bâteleurs et populistes, et manie l'humour noir et le suspense avec dextérité. Le tandem Spirit-Ginger est très efficace, et la révèlation du coupable plutôt étonnante.
Le graphisme se fait plus classique, presque sage, pour ce récit qui est sans doute le moins inspiré de ce second tome, mais Cooke emballe son affaire avec quand même beaucoup d'adresse.
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- #11 : Day of the dead. L'heure du face-à-face final entre le Spirit et sa némésis El Morte a sonné. Une armée de zombies est aux portes de Central City et le héros, au coeur de la bataille contre un ennemi déjà mort, peut compter sur Ellen Dolan et un de ses ex-amants, Argonaut Bones, pour l'aider...

Cooke conclut son tryptique avec Alvarro Mortez/El Morte (vilain de sa création, qui aura été finalement davantage l'ennemi du Spirit qu'Octopus ou P'Gell, méchants "Eisner-iens") et pour l'occasion, met les petits plats dans les grands en faisant basculer la série dans le registre fantastique. Zombies, magie noire, ambiance de fin du monde : tout est réuni pour ce final baroque et explosif.
Il ajoute au casting Argonaut Bones (quel nom impayable) qu'il relie directement à Ellen Dolan (à qui il donne ainsi un passé sexuel, tout comme au Spirit). Ebony White et le commissaire mais aussi la mère diabolique de Mortez sont au rendez-vous de cet épisode qui tient toutes ses promesses et n'est pas avare en scènes spectaculaires (avec là encore, une extraordinaire double-page - ci-dessus - de présentation, au lettrage incomparable).
Le duel final est à la hauteur de l'attente, indécis, âpre. Cooke s'est déchaîné et a atteint sa cible.
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- #12 : Sand. Le meurtre d'Hussein (le fameux "arrangeur", apparu plusieurs fois dans le tome 1), va replonger le Spirit dans la tourmente. Mais cette fois, son enquête le bouleverse encore plus qu'à l'ordinaire car c'est son premier amour qui y est mêlé : l'ensorcelante Sand Saref, aux prises avec la maléfique Dr Vitriol et un inquiétant client convoîtant un poison...
Pour son dernier épisode, Darwyn Cooke a puisé directement à la source en s'inspirant de deux épisodes réalisés par Will Eisner (Sand Saref et Bring on Sand Saref) : l'histoire est imprégnée d'une mélancolie très touchante, traversée par des flash-backs sur l'enfance et la jeunesse du héros et de la première fille qu'il a aimée et qui a mal tournée.
La mission elle-même se déroule en une nuit, avec des ambiances envoûtantes sur les docks embrumés de Central City. Pour ces scènes-là, J. Bone encre Cooke. Mais pour l'évocation du passé, l'artiste assume tout, seul, et livre des planches splendides, aux découpages virtuoses, et avec des effets de tracé imitant intelligemment le propre trait d'Eisner (voir ci-dessous).
Un authentique chef-d'oeuvre !
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- #13 : Holiday Special.
*One Hundred ! Ecrit par Glen David Gold et dessiné par Eduardo Risso. Une bande de voleurs déguisés en Spirit ont dérobé des diamants mais quand le justicier de Central City les appréhende dans un zoo, leur butin atterrit dans la cage d'un tigre. Pour le récupérer, le commissaire Dolan sollicite une dresseuse dont le Spirit doute de l'honnêteté...

Sur cette trame minimaliste et savoureusement amorale, avec une chute malicieuse, Glen David Gold dispose d'un partenaire de premier plan en la personne d'Eduardo Risso, le dessinateur de la série 100 Bullets (écrite par Brian Azzarello).
Cet épisode est vraiment celui de cet artiste dont les planches somptueuses sont un régal pour les yeux, mixant des compositions subtiles et des jeux d'ombres et de lumières dignes de Frank Miller. Merveilleusement beau.

*Family treasure. Ecrit par Denny O'Neil et dessiné par Ty Templeton. Une vieille dame des quartiers pauvres est harcelée par des gredins qui veulent s'emparer du trésor de son défunt oncle. Le Spirit lui vient en aide... Mais l'argent récupéré fera tourner la tête de l'héritière.

Le légendaire Denny O'Neil, réputé pour ses scénarios dramatiques (Iron Man, Green Lantern & Green Arrow), s'offre ici une fantaisie acide dont la chute est très drôle. Le Spirit y est victime de sa bonté dans cette fable bien tournée.
Ty Templeton (qui, comme Darwyn Cooke, vient de l'animation) illustre ceci avec habileté, le récit se déroulant entièrement en une nuit, sous la pluie, en huit pages.

*The cold depths of the icicle heart. Ecrit par Gail Simone et dessiné par Phil Hester. Après s'être interposé entre le gang de Isolde "Ice" McQueen et un de ses débiteurs, le Spirit est assommé et jeté dans la baie gelée de Central City. Frappé d'amnésie, il se remet progressivement en vagabondant dans la ville jusqu'à ce que sa route croise à nouveau celle de ses agresseurs...

Gail Simone (Villains United) écrit la dernière histoire de volume sur le modèle des épisodes " 'Nuff said" : aucun dialogue, les textes sont remplacés par des illustrations résumant leur propos. L'intrigue est elle-même très efficace, avec le Spirit en fâcheuse posture par une froide nuit d'hiver, ce qui donne en plus une ambiance atypique. 
Phil Hester illustre ce segment avec une invention à la mesure du défi narratif : son style anguleux et cartoony est parfait pour ça (dommage qu'aujourd'hui cet artiste ait quasiment renoncé au dessin au profit d'un rôle d'auteur).
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Ce second Livre est un complèment idéal au premier, développant des "plots", offrant son lot de morceaux de bravoure, confirmant l'immense talent de Darwyn Cooke. La présence des guest-stars ne gâche pas le vue, avec des chapitres savoureux et visuellement souvent superbes.
Dommage que ça n'ait pas duré plus longtemps (même si depuis le Spirit a eu droit à de nouvelles aventures). 

samedi 7 juillet 2012

Critique 334 : THE SPIRIT - BOOK ONE, de Darwyn Cooke



Will Eisner's The Spirit : Book One rassemble les six premiers épisodes écrits et dessinés par Darwyn Cooke, d'après le personnage créé par Will Eisner, et le numéro spécial Batman/The Spirit co-écrit avec Jeph Loeb, publiés en 2007 par DC Comics.
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Le Spirit alias Denny Colt est un personnage créé en Juin 1940 par Will Eisner pour le quotidien américain Register and Tribune Syndicate.
La série racontait les aventures d'un détective masqué contre le crime organisé de Central City, avec le soutien de son ami, le commissaire Dolan.
Imaginé après avoir été mêlé à une affaire de plagiat de Superman, Eisner ne garda que le masque pour son "super-héros" et expérimenta très rapidement divers genres via sa série, explorant à la fois le récit policier, l'horreur comme la comédie en passant par la romance.
A l'origine, la série paraissait sous la forme d'un livret d'une quinzaine de pages, au format tabloïd, dans l'édition du Dimanche, avec un tirage de cinq millions d'exemplaires (!). On appelait cettee partie du journal "The Spirit Sector" ("Le coin du Spirit"), et Eisner en avait le contrôle artistique total. Il signa le titre de 1940 à 1952 (avec des coupures), l'accompagnant de divers comics-strips en collaborationnavec ses assistants (Jules Feiffer, Jack Cole ou Wally Wood).
Comme il le déclara plus tard, avec The Spirit, Eisner voulait (déjà) réaliser une bande dessinée pour les adultes, mieux écrite que les comics de super-héros. Durant la guerre, même si, comme c'était la tradition à l'époque, le nom d'Eisner était le seul crédité, la série continua d'être animé par d'autres (comme Manly Wade Wellman, William Woolfolk, ou Lou Fine).
Les origines du héros attestaient de son originalité : tué dans les premières pages, Denny Colt apprendra par la suite par Dolan qu'il a été maintenu en vie par un de ses ennemis, le Dr Cobra. Profitant de la situation, Colt devient le Spirit, en portant un masque pour mener ses enquêtes incognito, basant sa planque dans la crypte où il est censé reposer, dans le cimetière de Wildwood, et vivant grâce aux récompenses offertes pour la capture des criminels. La plupart de ses aventures se déroule à Central City, mais il agit également dans le reste du monde, affrontant des savants fous, des bandits excentriques, des femmes fatales (comme sa némésis P'Gell). D'autres protagonistes peuplent le récit comme Ellen Dolan, la fille du commissaire qui l'aime et qu'il aime, Ebony White, un jeune afro-américain qui l'aide dans ses investigations, ou Octopus, le méchant dont on ne voit jamais le visage.
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Le travail d'Eisner sur The Spirit fait partie des grands classiques de l'âge d'or des comics : l'auteur y a déployé une inventivité extraordinaireement moderne en ce qui concerne les découpages, les scénarios délirants, et la galerie extravagantes de seconds rôles (en particulier les femmes que croise le héros). Le Spirit lui-même est une synthèse du justicier tel qu'on le trouvait dans les pulp fictions, avec son chapeau, son imperméable, et du super-héros, revenu d'entre les morts et portant un masque. Mais Eisner se moquait des conventions et d'abord de son héros, souvent balloté par les évènements, dont les femmes sont le talon d'Achille, dans des histoires brouillant les codes de la narration.
Lorsque DC Comics obtient les droits d'exploitation de la série, c'est donc un challenge qui se présente à l'éditeur d'en proposer une nouvelle version qui, sans choquer les puristes, doit séduire une nouvelle génération de lecteurs. Pour ressuciter le Spirit, il fallait oser revenir à un manière de raconter ses histoires aussi libre que celle d'Eisner sans pour autant l'imiter platement.
Fort du succès critique et public de La Nouvelle Frontière, saga dans laquelle il revisita la transition entre les super-héros de l'âge d'or et d'argent, en 2004, c'est à Darwyn Cooke que DC confia cette délicate mission.



Bonne pioche : Darwyn Cooke, comme scénariste et artiste, était le choix évident pour régénérer sans la trahir la bande dessinée de Will Eisner. Sa narration efficace, toujours bien bâtie, et son dessin aux influences rétro en faisaient le candidat idéal pour restaurer un personnage sexagénaire, dont il respecterait, c'est le cas de le dire, l'esprit tout en sachant le moderniser.


Dans ce premier tome (un second suivra), on trouve les six épisodes de la nouvelle série régulière et un numéro spécial, Batman/The Spirit, co-écrit avec Jeph Loeb, d'un format plus long. Les histoires se présentent sous la forme de "one-shots", avec toutefois une intrigue secondaire qui se développe occasionnellement, en relation avec les origines du héros.



Les dernières planches de The Spirit #1, Ice Ginger Coffee.

- #1 : Ice Ginger CoffeeLe Spirit tente de sauver Ginger Coffee, enlevée par l'affreux Amos Weinstock dit "The Pill". La mission s'avère périlleuse car la journaliste transforme tout cela en un reportage en direct.

Ce premier épisode est une introduction parfaite : Cooke renoue avec l'humour et l'action de la série dans une aventure menée tambour battant. Il créé un personnage féminin, dont le nom et le caractère sont parfaitement dignes d'Eisner. Qui plus est, il réussit à poser d'emblée tous les éléments familiers, comme le commissaire Dolan, Ebony White (dans une version rompant avec la polémique de ses débuts), Ellen Dolan, mais dans un cadre modernisé (la télévision, le téléphone portable). La chute est drôlissime.
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- #2 : The Maneater. Le Spirit apprend que P'Gell veut séduire le Prince Farouk. Mais cet objectif dissimule une sombre vengeance pour la charmeuse...

Cooke introduit un personnage qui va devenir un second rôle récurrent, Hussein Hussein, qui se présente lui-même comme un "arrangeur". Cet intermédiaire rondouillard est un intriguant qui fait ici équipe avec l'ensorcelante P'Gell, créature issue de la galerie d'Eisner. La jeune femme assouvit une terrible revanche, ce qui donne au personnage, sinon des circonstances atténuantes, du moins une profondeur troublante dépassant le cliché de la femme fatale.
Le traitement graphique du flash-back préfigure les audaces formelles qui seront développées dans l'épisode suivant.
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- #3 : Resurrection. A la suite d'une fusillade dans le quartier chinois de Central City, le Spirit, en apprenant l'identité du tueur, est confronté à son propre passé et plus particulièrement aux circonstances qui ont fait de lui un justicier masqué...

Cet épisode est un chef-d'oeuvre : Cooke y emploie une narration sophistiquée pour revenir sur les origines du héros, sensiblement modifiées par rapport à celles posées par Eisner. Plusieurs personnages donnent leur point de vue sur la nuit dramatique qui vit Denny Colt mourir et ressuciter pour devenir le Spirit - ce retour aux sources va devenir un subplot. L'utilisation des voix-off, le découpage de l'action, le rythme, l'atmosphère, tout est virtutose dans ce chapitre où Cooke impose son savoir-faire.
Visuellement aussi, c'est un festival, avec une mention spéciale à la colorisation de Dave Stewart qui, tout en n'ayant recours qu'à une palette chromatique réduite, sublime le récit. 
Une vraie leçon de storytelling.
La double page (4-5) du 3ème épisode : Resurrection.
Cooke et Jared Fletcher y jouent avec le lettrage comme Eisner.
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- #4 : Hard Like SatinLe retour d'Hussein Hussein annonce un nouveau coup tordu qui va confronter à nouveau le Spirit à Octopus et l'associer à la belle Silk Satin, agent de la CIA qui entend bien prouver au justicier qu'elle une vraie femme d'action. 

Le vilain Octopus, équivalent pour le Spirit du Blofeld de James Bond, est un adversaire étonnant puisqu'Eisner, tout comme Cooke, ne montre jamais son visage. L'artiste réussit, comme son prédécesseur, à jouer avec cette contrainte sans jamais que cela ne paraisse forcé, alimentant des scènes visuellement saisissantes.
L'intrigue, racontée majoritairement en flash-back et conclue sur un twist prometteur, culmine dans une séquence sous un soleil aveuglant dans le désert, tranchant avec les décors urbains des précédents chapitres.
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- #5 : Media Man. Le Spirit voit son image exploitée par un truand, Mr Carrion, lui-même rapidement dans le collimateur du Cosaque, un redoutable malfrat. Et pour ne rien arranger, un vautour va contrarier les efforts du justicier...

Cooke met en scène un épisode qui contient des scènes de violence détonantes (notamment avec le passage à tabac de Carrion) tout en s'amusant à dresser une critique de la société de consommation et de la publicité.
Le résultat est aussi surprenant qu'efficace grâce, encore une fois, à un découpage qui donne un rythme imparable à l'histoire.
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- #6 : Almost Blue. Le destin tragique d'August "Almost" Blue, musicien génial, est le fil conducteur de cet épisode où une météorite bleue, le propriétaire malhonnête et brutal d'un club et la bassiste Adelia sont les autres protagonistes que croise le Spirit.

C'est une histoire à la fois étrange et décevante, dont le titre évoque la plus belle chanson d'Elvis Costello. Des éléments fantastiques en côtoient d'autres plus convenus, souvent clichés, sur le monde de la musique pop, la toxicomanie, l'amour contrarié.
De manière significative, le Spirit lui-même est davantage un observateur qu'un acteur de cette drôle d'intrigue, qui vaut surtout pour ses dessins.
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Enfin, ce premier tome se clôt avec le numéro spécial Batman/The Spirit : deux groupes de vilains, ennemis alliés du Spirit et de Batman, piègent lors d'une réunion d'officiers de police les commissaires Gordon et Dolan. Les deux justiciers devront s'entendre pour sauver leurs amis d'un attentat préparé par le Joker et Harley Quinn...

Nés à la même époque, les deux héros représentent deux extrémités : Batman est un "vigilante" costumé, méthodique et taciturne, le Spirit est un improvisateur bavard plus proche des détectives des pulp fictions.
Pourtant, ce crossover est une miraculeuse potion contre la morosité, riche en morceaux de bravoure, en humour, en action et en suspense. Le casting des vilains, particulièrement fourni (avec aussi Catwoman, Poison Ivy, Killer Croc, le Sphinx, l'Epouvantail, le Châpelier fou, le Pingouin, mais aussi P'Gell), est admirablement exploité.
On pouvait craindre le pire d'une association entre un narrateur énergique comme Cooke et un raconteur plus inégal comme Jeph Loeb (qui, à cette époque, était cependant encore capable d'écrire des histoires valables), mais là encore l'alchimie fonctionne.





Visuellement, Cooke se régale visiblement, avec une distribution féminine bien garnie (qui lui permet de renouer avec Catwoman), mais aussi avec des scènes d'action spectaculaires qu'il découpe de façon implacable, avec des effets "Kirby-esques". Un vrai régal.
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Bien que l'album ne propose aucun bonus et soit pourvu d'une couverture guère inspirée, ce premier tome contient un matériel de très grande qualité où Darwyn Cooke a su s'approprier l'oeuvre de Will Eisner tout en la respectant. Il réussit haut la main à relever le défi de revigorer un personnage sans le dénaturer.
C'est ce mix épatant de charme classique, rétro et de modernité intelligente, fondée sur une maîtrise narrative et visuelle qui distingue ce revival produit par un des meilleurs auteurs contemporains : quel meilleur hommage pouvait-on espérer pour un des maîtres de la bande dessinée américaine ?

jeudi 15 décembre 2011

Critique 295 : DROPSIE AVENUE, de Will Eisner

Dropsie Avenue est un roman graphique écrit et dessiné par Will Eisner, publié par l'auteur en 1995.
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La chronique sur un siècle du quartier de Dropsie avenue : des quelques fermiers hollandais qui y vivaient en 1870 jusqu'à l'implantation des communautés hispanique et noire dans les années 60, et entretemps les périodes dominées par le voisinage des Anglais, des Irlandais et des Italiens durant la première moitié du XXème siècle et après la seconde guerre mondiale, sans oublier l'installation durable des Juifs.
Dans cette artère du Bronx, un des quartiers originels de la ville de New York,on assiste à la cohabitation des puissants et des misérables, les uns perdant leur empire, les autres devenant les maîtres de ce territoire.
Dans une succession effrenée de saynétes de la vie quotidienne, au fil des grands évènements durant une centaine d'années, nous faisons connaissance avec une multitude de personnages haut en couleurs, aux trajectoires à la fois comiques et tragiques.
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Oeuvre tardive dans la carrière exceptionnelle de son auteur (mort en 2006), Dropsie Avenue est un de ses romans graphiques les plus accomplis, un livre de 170 pages, foisonnant, drôle, poignant, édifiant, virtuose, véritable concentré du l'art séquentiel théorisé magistralement par Will Eisner lui-même.
Les bandes dessinées de cet auteur essentiel, dont la modernité de l'expression en fait l'égal des grands maîtres des comics américains (comme Winsor McCay, Jack Kirby, Alex Toth, Alex Raymond, Charles M. Schulz..) mais surtout un artiste unique, atypique, sont pourtant de véritables pièges à critiquer. En effet, il est impossible d'y trouver matière à reproche mais il est aussi délicat de les comparer à quoi que ce soit dans le 9ème Art alors même que la production d'Eisner a inspiré quantité de ses pairs, que ce soit dans la forme (avec une inventivité incroyable dans le découpage par exemple) ou dans le fond (la diversité des sujets et de leur relation). 
Histoire de compliquer la tâche de celui qui veut en parler, Will Eisner a longtemps été d'abord (re)connu comme un auteur iconoclaste d'une bande dessinée plus classique, le mythique Spirit, croisement entre le super-héros, la pulp-fiction et la métatextualité de ces deux genres. Puis, esprit à la fois insatiable et expérimentateur, il s'est réinventé en un chroniqueur social en composant des "graphic novels" aux sujets variés.
Cependant, le thème de prédilection d'Eisner reste le récit urbain et la description des quartiers de New York. Peut-être a-t-il inspiré un romancier comme Paul Auster, qui signa sa propre Trilogie new-yorkaise (Cité de verre - adapté en bande dessinée par Paul Karasik et David Mazzucchelli, le plus brillant héritier d'Eisner et Toth réunis - , La chambre dérobée, Revenants)...
Dans la bibliographie de son auteur, Dropsie Avenue appartient à un tryptique comprenant également Un pacte avec Dieu (A contract with God) et Jacob le cafard (Life Force). Dropsie avenue (Dropsie avenue : The Neightborood) constitue une impressionnante une étude sociologique d'un quartier en perpétuelle métamorphose s'appuyant sur une galerie de personnages mémorables, traversant parfois le récit de manière fulgurante, d'autres fois de façon plus durable.
La grande force d'Eisner est de ne jamais juger ses héros ou de prendre parti pour telle ou telle communauté : il dépeint chacune sans complaisance mais souvent avec chaleur, malice et toujours avec lucidité. Nul mieux que lui n'occupe ce poste d'observateur avisé et omniscient mais jamais condescendant ou partisan. Et à travers cette plongée dans un territoire qui nait, grandit, vieillit et meurt, avant de renaître, comme un organisme vivant, Will Eisner parle des Etats-Unis dans ses heures les plus sombres ou les plus joyeuses, en insistant pertinemment sur le fait qu'il s'agit d'un pays peuplée d'étrangers, cohabitant bon gré mal gré.

D'un point de vue graphique, Eisner est en 1995 depuis longtemps au sommet de son art, qu'il a su théoriser avec passion et pédagogie (inspirant d'autres "artistes-professeurs" comme Scott McCloud). Son travail respire la liberté et est d'une fabuleuse audace.
Tel un acrobate, il accomplit des figures sans filet et s'affranchit de toutes les limites : la planche devient un espace où tout est possible, où les vignettes explosent pour devenir des séquences d'une fluidité époustouflante.
Ci-dessus, il transforme ainsi la page en une façade d'immeuble où les cases sont remplacées par le cadre d'une fenêtre ou l'entrée du bâtiment, théâtre d'une véritable nouvelle dramatique (une femme battue finit par tuer son époux avant d'être embarquée par des policiers). Une leçon de mise en page !  
Eisner passe ainsi de "splash-pages" à des gaufriers ou se livre à des illustrations débordantes les unes sur les autres. Il croque des trognes inoubliables et irrésistibles, donne à ses personnages une gestuelle outrageusement expressive, emballe sa narration ou prend son temps, avec une économie de traits redoutable, à la fois superbe et fruste.
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Un grand album, d'une densité et d'une souplesse exemplaires. L'oeuvre d'un maître en même temps qu'une histoire épique et toujours divertissante.

samedi 18 septembre 2010

Critique 163 : PETITS MIRACLES, de Will Eisner



PETITS MIRACLES est une compilation de quatre récits écrits et dessinés par Will Eisner, publiée en 2000 par DC Comics et traduit en France chez Delcourt en 2001.

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(Extrait de Le Miracle de la Dignité.) 

- 1/ Le Miracle de la Dignité (15 pages). L'oncle Amos était un petit escroc qui mendiait pour survivre, jusqu'à ce que l'oncle Irving le tire de là en lui accordant un crédit, sous la forme d'un chèque de 5 000 $ et en lui confiant la gérance d'une de ses boutiques dans le quartier du Concourse. Tandis qu'Amos va s'enrichir, Irving voit ses affaires péricliter au point de lui demander de le rembourser. La générosité d'Amos lui vaut la considération de sa communauté. Mais dix ans plus tard, il est ruiné et c'est son neveu Julius, dont il a payé les études, qui rachète don commerce. De retour dans la rue, personne n'osait plus aider Amos de peur qu'il ne se vexe.

- 2/ Magie de rue (7 pages). Des adolescents belliqueux veulent tendre un piège à un jeune voisin qui ce jour-là se promène en compagnie de son petit cousin. Ils lui proposent un marché : s'il pioche dans une casquette un petit papier, il accepte ce qui est écrit dessus (soit, disent-ils, une bonne raclée, soit le droit de continuer son chemin tranquillement - en vérité, les deux papiers promettent une correction). La victime déjoue les plans de ses bourreaux en avalant le papier qu'il a choisi. Ainsi, il échappe à la raclée puisqu'il a dû avaler le papier qui lui garantissait de poursuivre sa promenade sans ennui !

- 3/ Un Nouveau dans le Bloc (45 pages). Un jeune garçon surgit de nulle part dans le quartier et est recueilli par Melba, libraire. Elle lui loue une chambre chez les Rizzo, dont la mamma se persuade rapidement qu'il est son fils, Silvio, pourtant mort de la polio des années auparavant. Le garçon prend peur et s'enfuit. La présence de l'inconnu semble provoquer plusieurs miracles dans le voisinage. Melba, qui l'héberge en secret, lui apprend à lire et à parler puis découvre qu'il est l'héritier des Rensaliers, kidnappé 14 ans auparavant mais jamais rendu à sa famille après que la livraison de la rançon se soit mal déroulée (il a donc été probablement entretenu par son ravisseur dans des conditions très dures). Les Rizzo s'en remettent au Père Vincent pour retrouver le garçon et l'identifier formellement. Un inspecteur des écoles, Bogen, est chargé de l'enquête et suit Melba chez qui il surprend le garçon. Une fois de plus, effrayé, il disparaît. Les querelles entre voisins reprennent. Melba finira vieille fille et on ne reverra pas plus l'inconnu dans le quartier.

- 4/ Une Bague de Fiançailles Spéciale (37 pages). Marvin Fegel et Reba Grepps sont tous deux enfants uniques et lourdement handicapés (lui a un pied-bot, elle est sourde et muette). Leurs mères arrangent leur mariage pour lequel le diamantaire Shloyma Emmis leur offre une bague. Reba recouvre l'ouïe et la parole mais se détache alors de Marvin pour participer à des mondanités et finit par demander le divorce. C'est alors que, peu après, elle perd la vue. Marvin revient vers elle et elle accepte de rester avec lui.

Des innombrables talents de Will Eisner, celui de nouvelliste équivaut certainement, voire surpasse, celui d'auteur de fresques. Petits Miracles en offre un exemple avec quatre récits dont la diversité de format prouve la virtuosité de ce génie : ici, la générosité humaniste côtoie l'émotion la plus tendre, l'ironie aiguisée, l'étrangeté quasi-fantastique.

D'où lui est venue l'inspiration pour ces quatre fables ? De sa propre enfance et de sa foi dans les miracles qui parsèment l'existence. Eisner s'affranchit des contraintes de la narration classique encore une fois, mais aussi des considérations esthétiques, au profit d'un écriture admirable de simplicité et d'efficacité.

Si je ne devais que conseiller une des histoires de ce recueil, je choisirai la deuxième, Magie de rue, qui, par sa concision et son humour si inspiré, a effectivement quelque chose d'aérien : on ne peut s'empêcher de tomber sous le charme de la manière dont son héros se sort d'une périlleuse situation, et de l'intelligence malicieuse avec laquelle Eisner nous la conte.

Mais en vérité, désigner un segment en suggérant que les autres lui seraient inférieurs est une erreur, car les quatre récits sont merveilleux. En somme, les premiers de ces Petits Miracles sont la finesse et la virtuosité avec lesquelles Eisner nous les sert.

Prenez l'histoire de l'oncle Amos : son prologue est délicieux, comment il filoute l'oncle Irving, puis lorsqu'il devient plus riche que lui et continue malgré tout à le gruger, avant que la fortune lui tourne le dos jusqu'à le renvoyer où on l'a découvert. C'est à la fois un conte cruel, mais aussi plein de fantaisie, au héros roublard mais attachant, et la morale est admirable sans être hautaine. Eisner ne peut s'empêcher d'aimer ses personnages, si bien qu'il nous les fait aimer aussi, même quand il s'agit de fieffés malandrins.

La pièce de résistance de l'album est Un nouveau dans le bloc. Pas seulement parce qu'il s'agit du plus long chapitre du livre mais aussi parce que c'est là que l'auteur prend en fait le plus de risque. Ce qu'il narre est invraisemblable, les éléments qu'il manie sont fantaisistes - l'enfant sauvage, la mamma italienne hystérique, la découverte de la libraire sur le passé du garçon, l'espèce d'influence bénéfique puis maléfique que ce dernier semble exercer sur le quartier - mais c'est comme si Eisner avait cumulé ces obstacles pour mieux les surmonter et arriver quand même à nous convaincre. La fluidité dans la relation des événements est extraordinaire, au moins autant que l'histoire elle-même, et on tourne les pages sans interruption, curieux de savoir où cela va aboutir, comment cette intrigue farfelue va se dénouer - et même justement ce faux dénouement passe comme une lettre à la poste.
Chez Eisner, en somme, tout s'accepte par la grâce d'une façon de raconter si habile que le plus improbable devient évident.

Enfin, la romance compliquée entre Marvin et Reba conclut ce volume avec le même succès. Là encore, Eisner dispose une somme de choses totalement outrancières, exagérées : on nage en plein mélodrame avec cette histoire d'éclopés dont l'union est manigancée par des mères très persuasives. Tout est convenu et prévisible, du rétablissement de Reba à son odieuse attitude envers Marvin une fois qu'elle lui préfère les frivolités de la vie mondaine aux obligations de la vie conjugale et qu'elle lui avoue être embarrassée de traîner un handicapé comme lui.
Oui, tout là-dedans flirte avec le ridicule, le grotesque, tout est "too much". Mais Eisner relève le défi de surmonter ces écueils pour livrer in fine une fable touchante, à la faveur d'un rebondissement incroyablement théâtral (la cécité de Reba comme une sorte de punition divine suivant la mort du joaillier et l'ingratitude de la jeune femme). 
Quelle démonstration d'équilibriste que de jouer avec des éléments dramatiques aussi soulignés sans jamais sombrer dans une résolution grossièrement écrite !

Visuellement, Eisner produit des planches magnifiques, où il se passe volontiers de tracer des cadres pour représenter l'action de ses personnages. On passe ainsi d'une image à l'autre, d'une page à la suivante sans être jamais freiné par une réflexion sur l'espace inter-iconique (ce qui se passe entre deux cases).
Lorsqu'il veut provoquer un saut dans le temps ou l'espace, Eisner glisse quelques lignes de texte, qui résument sobrement ce qui s'est passé sans avoir été montré, ou a recours à une mise en scène elliptique qui évite aux récits toute visualisation vulgaire (ainsi, le meurtre crapuleux de Shloyma Emmis est plus deviné que vu, et pourtant on a l'impression d'y avoir assisté in extenso).

Les décors, comme toujours chez Eisner, sont traités avec un souci d'évocation plus que de reconstitution : en ayant recours à un encrage léger, souvent au lavis, il peut ainsi de permettre de silhouetter simplement un bâtiment, un perron d'immeuble, de suggérer une rue, de croquer sommairement un intérieur, mais cela suffit au lecteur pour situer parfaitement l'action, en saisir toute l'ambiance.

De même, l'artiste reste toujours à bonne distance de ses acteurs, ce qui permet au lecteur d'apprécier pleinement le langage du corps au même titre que l'expressivité des visages, pour lesquels Eisner s'affranchit du beau et du laid au profit du juste. C'est aussi pour cela que, lisant une de ses histoires, on éprouve ce sentiment rare d'avoir non pas affaire à des créatures de papier mais à de véritables individus, directement inspirés de la vraie vie.        

Ne vous passez as de ce livre magique qu'a réalisé le maître peu avant sa mort : il y prouve qu'en prenant de l'âge, c'est comme si c'est tout son art qui rajeunissait.