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vendredi 22 décembre 2023

WONDER WOMAN #4, de Tom King et Daniel Sampere


Ce quatrième épisode de Wonder Woman ne permet toujours pas de savoir vraiment quoi penser de cette série relancée par Tom King. Le rythme est plutôt lent et l'intrigue se déroule en conséquence, intéressante sans être palpitante. Les dessins de Daniel Sampere sont magnifiques encore une fois mais participe de cette impression que tout ça est bien beau mais n'avance pas beaucoup.


Tandis que Wonder Woman répond positivement à l'invitation d'un couple de passer la journée avec leur fils malade, le Souverain continue à pousser pions pour l'accabler vis-à-vis de l'opinion. Une guerre ouverte contre les amazones se prépare...


Depuis quatre mois, je cherche ce qui m'embarrasse dans cette relance de Wonder Woman tout en reconnaissant qu'elle a des qualités indéniables, qui la distinguent des précédentes reprises récentes. On est face à une proposition vraiment plus accrocheuse mais pas vraiment palpitante.


Alors, c'est quoi, le problème ? Avant de l'aborder, il me faut, en toute honnêteté, dire pourquoi la série me paraît valoir la peine. Et pour cela, commencer en disant que, finalement, Wonder Woman n'a jamais été un personnage qui m'a vraiment passionné.


Si je devais faire une comparaison, qui ne vaut en soi pas grand-chose, je dirais que Wonder Woman, pour moi, c'est un peu comme Black Panther chez Marvel : il s'agit d'une figure héroïque à laquelle j'ai le plus grand mal à m'attacher. Et ça vaut aussi pour ses adaptations sur petit comme grand écran : j'avais apprécié le premier film de Patty Jenkins avec Gal Gadot en son temps tout en n'en percevant les limites (une production mise en avant davantage parce qu'elle avait une super-héroïne comme vedette que pour l'originalité et la qualité de son histoire et de sa réalisation).

Il est désormais loin le temps où on pouvait s'émouvoir devant Lynda Carter qui tournait sur elle-même pour prendre l'apparence de l'amazone, mais franchement, nostalgie mise de côté, ça ne valait pas grand-chose. Et bien que Chadwick Boseman ait marqué les esprits dans Black Panther, l'émotion ayant suivi son décès a fini par supplanter sa performance dans la peau de T'challa.

Les quelques fois où j'ai tenté de suivre une série de comics dédiée à Diana Prince, je n'ai pas accroché car il me semblait que les auteurs la mettaient en scène sans savoir quel aspect privilégier : l'amazone, l'ambassadrice de Themyscera, la guerrière, la super-héroïne membre de la Justice League... La seule fois où j'ai senti qu'un scénariste arrivait avec quelque chose de singulier, qui ne s'embarrasse pas de clichés, c'était pour le run de Brian Azzarello et Cliff Chaing lors des New 52 (il faudra que je pense à en écrire une critique un de ces jours puisque si je ne l'avais pas fait à l'époque, c'est parce que j'avais lu ces épisodes bien après leur publication).

De ce point de vue, ce que tente Tom King est malin : le scénariste reste fidèle à lui-même en s'attachant à bien définir la situation de son personnage principal pour développer une intrigue qui appuie là où ça fait mal, là où ça pique. Il est passé maître dans ce genre d'exercice où le lecteur considère le héros d'un oeil neuf, particulièrement quand il s'agit d'un second, voire d'un troisième couteau.

Ici, cette histoire de meurtre violent commis par une amazone que veut retrouver Wonder Woman pour comprendre son geste alors que celui-ci a provoqué une réaction en chaîne radicale de la part des Etats-Unis, bannissant les amazones de son territoire sans ménagement, aboutit à quelque chose de très accrocheur. Une héroïne aussi iconique que Wonder Woman devient la femme à abattre et le lecteur ne sait même plus quoi penser : sa quête est-elle justifiée ? Insensée ? Quel impact cette crise aura-t-elle pour les amis de WW ? Pour la Justice League ?

Le souci, j'y viens, c'est que la série avance à pas comptés, très lentement, et de manière très bavarde. C'est particulièrement pesant dans la façon dont King s'ingénie à récapituler à chaque épisode ce qui a précédé via des journalistes télé qui font part des développements de l'affaire. Déjà, la présentation narrative et visuelle est redondante mais surtout on se demande bien pourquoi l'editor de la série n'impose pas à son scénariste un résumé classique au lieu d'une scène en bonne et due forme.

Ensuite, et c'est spécialement frappant avec cet épisode, on n'a pas ce sentiment d'urgence qu'impose une pareille crise, surtout du côté de Wonder Woman - et c'est tout de même un comble. Un réalisme comme veut à l'évidence l'imposer King ici exigerait qu'elle se presse pour régler ce dossier, compromettant pour elle et tout son peuple. Au contraire, elle progresse très peu - anormalement peu. Au point de s'accorder quasiment une pause humanitaire ici puisqu'elle passe une journée entière avec un jeune cancéreux tandis que les autorités conspirent de plus belle pour l'accabler et préparer une guerre contre les amazones.

Et, mon Dieu, que c'est niaiseux ! Déjà le cliché du cancéreux a de quoi rappeler les saillies les plus cyniques de Pierre Desproges, mais tout ça pour accoucher de dialogues aussi épouvantablement lacrymaux que "j'ai choisi l'amour" (plutôt que la haine, la colère, la guerre).... Pitié ! 

Mais cette guimauve a le mérite de vraiment pointer ce qui, en vérité, ne fonctionne pas, mais alors pas du tout. King, ces dernières années, après avoir été viré comme un malpropre par cet abruti de Bob Harras de Batman, avait tourné le dos aux séries mensuelles régulières pour se consacrer exclusivement au DC Black Label pour lequel il a écrit de merveilleuses mini en huit ou douze épisodes (Mister Miracle, Supergirl : Woman of Tomorrow, Strange Adventures, Rorschach, The Human Target, Danger Street).

Et si ce format lui réussissait si bien, c'est parce que lui, l'auteur, comme nous, les lecteurs, savions que ça aurait un début et une fin. King campait des personnages atypiques et mémorables, sortis du grenier de DC, et leur inventait des histoires uniques, parfois discutables mais indéniablement marquantes. Même ce qu'on pouvait aimer le moins chez lui (une certaine tendance à vouloir être littéraire, à faire des phrases, à creuser un même sillon psychodramatique) devenait supportable parce que c'était limité dans le temps.

Transposé au format d'une ongoing, ces atouts deviennent des boulets que seuls les plus mordus peuvent encore tolérer. J'adore King, je considère même qu'il est, actuellement, avec Hickman, le seul à posséder une voix et des propositions vraiment originales, mais je ne pourrais plus lire son Batman aujourd'hui, pas après Mister Miracle et les autres, parce que je n'y verrais plus que son côté verbeux, maniériste, exagérément délayé, décompressé. King a l'âme et le talent, le génie même parfois, d'un conteur, pas d'un feuilletonniste.

Et c'est pour cela, au fond, que sa Wonder Woman m'embête : je le vois retomber dans ses travers. S'il avait conçu ça comme une mini-série, ç'aurait été bien plus percutant, mais surtout plus rapide parce qu'au bout de quatre épisodes, il aurait été forcé d'avancer plus vite. On ne fait pas progresser une intrigue de la même manière quand on a douze mois devant soi ou une quantité inconnue de mois. Surtout, on ne s'arrête pas pour un épisode comme ça. Dans Danger Street, il ne s'est permis une parenthèse dans le déroulement de la série qu'une fois, à l'occasion du duel entre Manhunter et Codename : Assassin, et l'épisode était tellement étonnant qu'il ne serait venu à l'idée de personne de le déprécier, d'abord aprce qu'il finissait par régler le cas de ces deux personnages. Ici, Wonder Woman et son petit cancéreux, c'est juste horripilant - et pas touchant, voire bouleversant comme l'assurent des twittos.

Pour en revenir, brièvement, à son Batman, King avait prévu d'y rester 100 épisodes (il en aura quand même écrit 85), donc il avait la fin en tête. 100, c'est beaucoup plus que 12, mais avec un terme en tête, pourquoi pas ? Là, peut-être par prudence, peut-être parce qu'il l'ignore lui-même, King ne s'est pas prononcé sur le nombre de numéros qu'il avait en tête. Mais ce qui est terrible, c'est de trouver déjà le temps long au bout de quatre épisodes.

Alors, certes, tout n'est pas mauvais dans Wonder Woman et notamment parce que, comme pour Batman, il peut s'appuyer sur un artiste de grand talent, en pleine éclosion, Daniel Sampere, qui adore le personnage et s'éclate. Les planches qu'il produit sont magnifiques, avec un découpage précis, rigoureux, mais qui laisse de la place à son expression. Le souci du détail, le réalisme des compositions, rendent le tout admirable et c'est, là, par contre, vraiment beau de voir un dessinateur se révéler comme ça, gagner en volume.

Mais Sampere, c'est presque trop beau et pas assez narratif. Plus d'une fois, il livre des planches stupéfiantes, mais qui se laissent trop regarder. Et pendant ce temps, hé bien, il ne se passe pas grand-chose, en tout cas pas grand-chose pour la progression du récit. Consacrer une pleine page pour montrer ce que voit le jeune garçon malade à bord de l'avion invisible de Wonder Woman permet d'apprécier l'adresse de Sampere et les couleurs splendides de Tomeu Morey. Mais bon, c'est une page pour épater la galerie comme le garçon l'est par le spectacle aérien, ce n'est pas une page qui fait avancer le schmilblick.

Il y a là un côté figé, ou en tout cas pas très mobile, pas très vivant, alors que Sampere, quand il est obligé de se contenter de servir le script, peut faire bien mieux (le sourire de Diana pour dire "bonjour" au garçon alité, le Souverain qui tend sa main au Président américain pour qu'il baise son anneau). Je le dis comme je le pense : je me fiche de ces pages jolies, impressionnantes, si elles ne racontent rien, si elles sont juste là pour nous dire "regardez comment ce type dessine merveilleusement". Je veux de la narration, je veux des images qui "plussent" le script comme disait Toth. La bande dessinée, c'est de la narration, écrite et graphique, pas de l'illustration ou de la littérature en images. C'est un langage en soi qui n'a pas besoin qu'un scénariste nous prouve qu'il sait faire de belles phrases ou un artistes de beaux dessins. Si c'est beau, c'est en plus, mais ça doit, je le répète, d'abord, raconter. Sinon, au risque d'être extrême, c'est juste des images et du texte en trop.

Pour en terminer, je vais aller au bout de cet arc (soit jusqu'au #6, le dernier que dessinera Sampere avant de faire une pause d'un mois où il sera remplacé par Guillem March), en souhaitant que ce soit vraiment avec un dénouement. Après, selon la fin de l'arc, je verrai si je persiste. Mais si King prolonge cette intrigue au-delà, ce sera sans moi. Je préfère me réserver pour Helen of Wyndhorn en Mars chez Dark Horse.

vendredi 24 novembre 2023

WONDER WOMAN #3, de Tom King et Daniel Sampere


Ce troisième numéro de Wonder Woman par Tom King et Daniel Sampere s'agrémente d'une back-up story par King et Belen Ortega concernant l'enfance de Trinity, la fille de l'amazone aux côtés de Jon Kent et Damian Wayne. Mais j'ai choisi de zapper cette partie pour rester concentrer sur l'intrigue principale, moins mouvementée que le mois dernier mais avec un épatant twist final.


Tandis que le Souverain reçoit chez lui un soldat ayant participé au combat contre Wonder Woman, l'amazone se rend au bureau se Sargent Steel avec l'intention de découvrir ce qu'il sait au sujet d'Emelie, celle par qui tout a commencé...
 

D'abord, laissez-moi revenir rapidement sur la raison pour laquelle je ne parlerai pas de la back-up story qui complètera dorénavant la sommaire de Wonder Woman. Tom King a voulu y décrire l'enfance de Trinity, la fille de Diana, qu'elle a vécu auprès de Jon Kent (le fils de Superman et Lois Lane) et Damian Wayne (le fils de Batman et Talia Al Ghul).


L'intention est louable mais disons-le tout net, le résultat est calamiteux. King, de son propre aveu, a voulu traiter cela de manière légère et même humoristique, (je cite :) "à la manière de Calvin & Hobbes ou Peanuts" (même s'il ne s'agit pas ici de comic-strips). Et, vraiment, quelle idée lui est passé par la tête ?


King a bien des talents, mais certainement pas celui d'être drôle et surtout d'écrire correctement sur des enfants. C'est niaiseux au possible, complètement raté, horripilant. Belen Ortega fait ce qu'elle peut au dessin mais ne peut sauver ce script ni fait ni à faire.

Bon, ça, c'est fait.

Maintenant, revenons à Wonder Woman. Là aussi, on peut observer quelques éléments notables. Tout d'abord le récit se calme considérablement après l'épisode très spectaculaire du mois dernier. L'action proprement dite est reléguée hors champ.

King semble s'en amuser, comme s'il voulait frustrer le lecteur après lui en avoir donné beaucoup d'un coup. On a droit à des planches découpées en "gaufrier" de neuf cases dont Daniel Sampere s'empare avec brio, prouvant à cette occasion qu'il est un narrateur solide, qui ne lâche rien sur la rigueur de l'histoire telle que veut la raconter son scénariste.

Sampere a quand même de quoi épater la galerie avec quelques splash pages remarquables, comme celle qui ouvre l'épisode ou une autre quand Sargent Steel trouve Wonder Woman dans son bureau (voir ci-dessus). Au sujet de cette dernière page, on pointera, à juste titre, que l'artiste ne donne pas une pose très naturelle à Diana, trop cambrée dans ce fauteuil.

D'une manière générale, depuis le début de ce relaunch, c'est sans doute le reproche qu'on peut le plus facilement adresser à Sampere qui semble vouloir en toutes circonstances représenter l'héroïne en majesté. Comme il lui a donné un physique imposant, elle paraît constamment poser comme un modèle dans l'atelier de l'artiste qui souligne davantage sa beauté sculpturale que son naturel.

Cela peut devenir un tic gênant pour le lecteur qui ne remarque plus que ça. Et c'est gênant parce que, du même coup, Wonder Woman paraît invincible, imperturbable. Or si le lecteur ne sent aucune faille dans un personnage, il devient difficile pour lui sinon de s'y identifier, du moins de croire que quelque chose pourra l'atteindre. Pour le suspense, c'est dommageable.

L'autre observation qu'on fera, c'est que King opère comme dans le précédent épisode, en adoptant une narration parallèle. Cette fois-ci, les deux lignes narratives ne sont pas temporelles, mais spatiales, puisqu'on va et vient entre le bâtiment dans lequel Wonder Woman se fraie un chemin et la somptueuse maison du Souverain qui reçoit un soldat ayant participé à la bataille du mois dernier.

King aime bien jouer avec les possibilités qu'offre la narration et donc il rédige un script très solide. Mais aussi très - trop ! - bavard. C'était l'écueil du premier épisode, et on y est à nouveau confronté. La voix off su Souverain, ce puissant qui tire les ficelles (et joue du lasso) en coulisses, est omniprésente et franchement lourdingue. Je ne sais pas pourquoi King persiste dans cette direction car il n'en a pas besoin, en tout cas pas ici.

Ce procédé est agréable quand il donne un relief particulier à ce qu'on lit, ce qu'on suit, ce qu'on voit. Par exemple, dans Danger Street, la voix off du Doctor Fate, introduit une dimension ironique, exposant les faits comme s'il s'agissait d'un conte. Ici, on a surtout le sentiment d'un verbiage qui encombre la narration, par ailleurs très complète sur le plan visuel puisque Sampere donne beaucoup d'expressivité aux personnages, d'envergure aux situations, et de méticulosité à son dessin. Pour le coup, le scénariste joue un peu contre son artiste.

En surlignant tout de la sorte, King atténue l'impact de scènes qui se suffisaient à elles-mêmes, comme la démonstration du Souverain avec son lasso du mensonge, ou la révélation que fait Steel à Diana (et qu'entendra dans le futur Trinity). Dommage.

Wonder Woman est donc encore une série en rodage. On sent bien l'ambition de King, et l'auteur nous intrigue de manière très habile avec son histoire. Les dessins de Sampere sont somptueux. Mais de grâce, moins de texte ! Et plus de naturel !

mercredi 25 octobre 2023

WONDER WOMAN #2, de Tom King et Daniel Sampere


Après un premier épisode que j'avais trouvé trop bavard mais au pitch accrocheur, ce deuxième numéro de Wonder Woman est beaucoup plus basique et efficace. Tom King et Daniel Sampere donnent à fond dans l'action avec une bataille très spectaculaire, mais enrichie de flashbacks dont l'issue révèle un point important sur l'intrigue. Une réussite.


Sargetn Steel décide d'envoyer Steve Trevor pour raisonner Wonder Woman. Mais celle-ci refuse de quitter le territoire américain avant d'avoir arrêté l'amazone qui tué plusieurs hommes et provoqué la disgrâce de ses "soeurs". Le combat est inévitable...


En vérité, ça fait bizarre de relire du Tom King dans une série mensuelle illimitée. L'auteur qui avait été débarqué de Batman (par l'editor Bob Harras, qui, bien que le titre se vendait en quantité, n'appréciait pas les histoires du scénariste) s'était ensuite réfugié dans le DC Black Label au point d'en devenir l'emblème.


Et pour ma part, cela me convenait parfaitement. J'estimais même que le format des mini-séries (le plus souvent en douze épisodes) était celui qui seyait le mieux à l'auteur et qui lui valut d'ailleurs ses plus notables succès critiques et commerciaux.


En outre, le voir revenir à une parution mensuelle sur un titre régulier avec Wonder Woman était surprenant : Tom King n'a pas beaucoup écrit de personnages féminins, en dehors de Catwoman (lors de son run sur Batman) et Supergirl (sur Woman of Tomorrow). Qu'allait-il dire sur l'amazone ?

Le premier épisode a prouvé qu'il avait une histoire accrocheuse avec cette affaire de meurtre commis par une amazone en fuite et la réaction des Etats-Unis de bannir toutes les natives Themyscera de leur territoire. Toutes, sauf Wonder Woman qui entendait bien tirer cette affaire au clair.

Ce deuxième épisode confronte donc Wonder Woman à un bataillon entier de l'armée U.S.. Avant l'affrontement, King met en scène un dialogue brillant entre Diana et Steve Trevor, peut-être l'échange le plus profond, le plus réaliste, le plus intense entre les deux personnages depuis des lustres. Ils ont été alliés, amants, ennemis parfois, mais beaucoup d'auteurs ont aussi peinés à sortir des sentiers battus avec ces deux-là.

Pas King qui est soucieux d'inscrire leur relation dans un contexte de crise qui les dépasse. Trevor est un militaire qui répond aux ordres de Steel et a été envoyé pour raisonner Diana. C'est en pure perte, il le sait, mais ses arguments sont forts, dénués de sentimentalisme. Par un effet de contraste saisissant, on peut aussi interpréter cette scène en observant le caractère fier, têtu de Diana, qu'on peut alors voir comme une sorte de supériorité affichée.

King va même plus loin en faisant dire à l'amazone que c'est la façon de faire des hommes. Cette ligne de dialogue sera diversement appréciée, elle est sans doute maladroite, un peu trop appuyée il est vrai, car elle paraît réduire Trevor à tous ses congénères mâles. Et affiche un féminisme un peu décalé alors qu'une bataille à mort se dessine. 

Mais malgré tout ça, on peut aussi penser qu'il s'agit de la vision réelle qu'a une amazone du monde. Guerrière ayant grandi uniquement entourée de femmes, sur une île isolée, devenue ambassadrice pour la paix dans un monde rongé par les guerres, aux côtés de surhommes, Wonder Woman est une figure improbable par définition qui appréhende ce qui l'entoure avec des un regard biaisé. face à des troupes surarmées d'hommes ayant banni ses soeurs et tué certaines d'elles, difficile pour elle de faire preuve de subtilité, de pondération.

Daniel Sampere impressionne aussi bien pour illustrer le dialogue que le combat. Il enchaîne des pages extrêmement détaillées dans un registre réaliste et descriptif. Son travail témoigne d'un engagement total dans l'histoire : il est vraiment à fond, porté par son projet. C'est quand même une révélation pour moi qui n'était pas familier de ce qu'il dessinait (même si je savais qu'il était techniquement très solide et attendait son heure).

Mais on retiendra surtout que Sampere ne se contente pas de se lâcher quand il faut mettre en images un combat dantesque où Wonder Woman essuie une déluge de missiles, balaie des tanks et dévie les balles tirées par l'infanterie. Tout ça, c'est en quelque sorte ce qu'on attend de lui et même si c'est déjà énorme, il fait le job.

Non, là où Sampere impressionne vraiment, c'est dans sa manière de servir le script car Tom King a construit tout l'épisode en miroir : au face-à-face présent, il fait répondre celui auquel Diana s'est prêté dans sa jeunesse, dans une arène sur Themyscera. 

On assiste alors à la fin d'un tournoi où elle fait face à une amazone redoutable et plus âgée qu'elle. Cette dernière lui donne le choix entre se rendre pour s'épargner des blessures, voire la mort, et une humiliation ou se battre encore. Masquée, Diana refuse d'abdiquer et rend coup pour coup. Elle manque effectivement d'être exécutée par son adversaire dont l'identité, même si on s'en doute, renvoie à l'action au présent.

Ce dispositif n'est donc pas artificiel mais donne une perspective nouvelle à l'intrigue. King et Sampere nous ont eus avec la manière. Et les réserves suscités par le premier épisode (trop bavard, avec un méchant dans l'ombre un peu cliché) sont quasiment évacuées. La lecture de Wonder Woman ne sera sans doute pas un long fleuve tranquille (on peut même s'attendre à des numéros inégaux, très bons ou décevants en alternance) mais les auteurs aux commandes font une proposition bien plus personnelle et captivante que ce à quoi on nous avait habitués.

mercredi 20 septembre 2023

WONDER WOMAN #1, de Tom King et Daniel Sampere


"Une nouvelle ère commence" annonce la couverture et DC a décidé de mettre les petits plats dans les grands en confiant la série Wonder Woman (relancée pour l'occasion, après 800 n° tous volumes confondus) à deux de ses stars : le scénariste Tom King (qui fait donc son retour sur un titre régulier après Batman) et le dessinateur Daniel Sampere (qui avait illustré l'event Dark Crisis). Un début alléchant, même si alourdi par un texte encombrant.


Emelie, une amazone, tue neuf hommes dans un bar mais épargne les femmes qui s'y trouvaient. Les médias s'emparent de l'affaire qui prend une tournure politique : une loi est votée qui bannit toutes amazones du territoire américain. Sarge Steel est chargé de les expulser, par la force s'il le faut. Jusqu'à ce qu'il tombe sur Wonder Woman, qui, elle, veut comprendre ce qui s'est passé...


J'ai beaucoup hésité avant de décider à acheter ce numéro 1. Parce que, je l'avoue, Wonder Woman n'est pas mon personnage favori et que, souvent, quand j'ai commencé le run d'un auteur, je l'ai vite lâché, peu motivé. Ensuite parce que, hé bien, ai-je besoin de me lancer dans une nouvelle série mensuelle ?


Evidemment, le fan de Tom King que je suis a eu raison de mes hésitations, même si après avoir lu le premier épisode du Pingouin qui est paru en Juin, ne m'a franchement pas emballé (pour tout dire, je me demande toujours ce qui a inspiré King à écrire ce titre). J'avais surtout le sentiment que King en avait fini des séries régulières et préférait se consacrer à ses projets sur le DC Black Label (ce qui me convenait parfaitement).


Mais le pitch m'a intrigué et j'ai craqué. J'espère que ça vaudra le coup, même si ce premier numéro n'est pas exempt de reproches. Mais revenons sur le contenu.

N'étant pas un spécialiste de Wonder Woman, j'ai tout de même l'impression que les scénaristes à qui on confie sa série tentent à chaque fois de trouver un angle inédit mais se divisent en deux catégories. Il y a ceux pour qui l'amazone de Themyscera est une figure qui doit affronter des menaces mythologiques (c'était d'ailleurs ce qui faisait le sel du run, très réussi, de Brian Azzarello durant les New 52, ou encore du début de celui de Becky Cloonan et Michael Conrad, la précédente équipe) : en quelque sorte Wonder Woman est l'équivalent de Thor pour DC.

Et puis il y a les scénaristes pour qui Wonder Woman est aussi (surtout ?) Diana Prince, l'ambassadrice pacifiste des amazones dans le monde des hommes, qui est confronté à ce statut et affronte des ennemis plus traditionnels compte tenu des standards super héroïques.

Mais dans un cas comme dans l'autre, contrairement à Batman ou Superman (les deux autres membres de la Trinité DC), c'est comme si d'un auteur à l'autre, il n'y avait pas de continuité : c'est soit la Wonder Woman mythologique, soit Diana Prince.

Tom King fait donc le pari suivant : employer Wonder Woman dans une histoire de Diana Prince, avec une intrigue qui lorgne vers l'enquête policière, les codes du polar. Tout démarre par les meurtres commis par une amazone, Emelie, qui s'en prend à plusieurs hommes dans un bar après que l'un d'eux l'aurait touchée sans son consentement. Ce massacre est relayé par les médias, puis l'opinion publique, tous deux très divisés sur le statut des amazones. Les autorités s'en mêlent et votent une loi qui bannit les amazones du sol américain. On missionne Sarge Steel, un dur à cuire, de les traquer et les expulser, par la force si besoin. Il n'hésite pas à tuer les plus réfractaires.

Durant les deux tiers de l'épisode, on ne voit pas Wonder Woman et King se sert de cela pour faire monter la tension. Le lecteur s'attend à ce que l'héroïne fasse une entrée en scène spectaculaire et il n'est pas déçu : le scénariste lui écrit quelques pages où son talent de combattante, son efficacité, sa beauté, sa grâce, sa puissance sont exaltés face à un escadron de militaires dont elle ne fait qu'une bouchée avant de faire face à Sarge Steel.

D'un côté, King montre un fonctionnaire zélé et impitoyable, prenant un plaisir assumé à faire son job, et de l'autre, l'amazone, qui, elle, veut des réponses précises comme savoir à qui il obéit vraiment et surtout qui veut retrouver Emelie pout comprendre ce qui lui a pris. Toutefois, Wonder Woman est désormais considérée comme une ennemie de la nation avec un mandat d'arrêt lancé contre elle !

Daniel Sampere a gagné ses galons chez DC depuis qu'il a signé les dessins de l'event Dark Crisis. Avant cela, il avait notamment servi de doublure à son ami Bruno Redondo sur Suicide Squad. L'artiste affiche ses ambitions avec la série : il a prévu d'en dessiner au moins dix épisodes sur douze dans l'année qui vient, ce qui exige une sacrée régularité, rare par les temps qui courent, surtout pour quelqu'un qui s'encre lui-même et s'inscrit dans un registre réaliste et détaillé.

Car les planches sont superbes : suivant un script qui semble, comme d'habitude avec King, bien taillé, il le respecte avec une grande rigueur. Mais le scénariste a été exigeant avec Sampere qui a fourni de gros efforts notamment pour représenter les tenues militaires, les armes, mais aussi les décors. Tout est très fouillé, très précis, on est là en présence d'un comic-book très ouvragé. Et, oui, King a même imposé sur quelques scènes son fameux "gaufrier" à Sampere, qui s'en tire impeccablement.

Le style de ce dessinateur ne manque pas d'évoquer celui de Clay Mann, avec qui a souvent collaboré King, mais Sampere sera certainement plus ponctuel - en tout cas il l'a promis.

Maintenant, comme je l'écris plus haut, ce premier épisode n'est pas exempt de reproches et ils s'adressent à King. Comme pour Le Pingouin, et jadis parfois sur Batman, le scénariste livre quelque chose de très écrit, très bavard. On a une narration off, des dialogues fournis, beaucoup d'échanges. TROP ! J'ai parfois carrément zappé des cartons récitatifs ou lu en diagonale des dialogues tellement c'état verbeux.

Par exemple, King rend visiblement un hommage appuyé à Frank Miller et The Dark Knight returns avec notamment plusieurs pages en "gaufriers" de talking heads à la télé qui commentent les faits. Franchement, c'était original il y a 37 ans mais aujourd'hui c'est juste insupportable de devoir lire des pavés de texte comme ça qui ne font que freiner l'action, la progression de l'épisode. Il me semble que King se laisse plus volontiers aller dans cette direction sur ses séries ongoing quand sur ses mini-séries il est plus mesuré (même si c'est un auteur qui aime bien ce registre un peu bavard).

Malgré donc ce bémol, Wonder Woman #1 (ou #801 pour les fans hardcore de la continuité fâchés avec les relaunchs) est accrocheur. King et Sampere forment un duo de choc et leur run part d'une idée prometteuse.

mercredi 6 octobre 2021

WONDER WOMAN 80TH ANNIVERSARY 100-PAGE SUPER SPECTACULAR #1


C'est au tour de Wonder Woman de souffler ses 80 bougies et comme à son habitude, DC Comics sort pour l'occasion un numéro spécial de 100 pages où plusieurs auteurs et artistes reviennent sur la carrière de la célèbre amazone. Après le ratage de l'anniversaire d'Aquaman, on peut dire que l'éditeur s'est bien repris car, cette fois, l'ensemble est bien meilleur.


Pour débuter, ce sont les scénaristes actuels de la série Wonder Woman, Becky Cloonan et Michael Conrad qui dans In Memoriam et dans la droite ligne de leur run imaginent que Steve Trevor réalise un documentaire en hommage à Diana. Superbement dessiné par Jim Cheung, c'est une excellente entrée en matière, qui retrace les hauts faits de l'héroïne de manière assez émouvante. Et dont les fans pourront lire la suite directe dans Wonder Woman le mois prochain (le n°780).
 

On baisse d'un cran avec Dreamers, écrit par Jordie Bellaire et dessinée par Paulina Ganucheau, qui, comme elles le font dans la série Young Diana (back-up de Wonder Woman) explorent l'enfance de Diana. C'est assez gnagnan au possible, avec ce graphisme mignon, mais le dialogue entre la jeune amazone et Nubia sur le poids des responsabilités est dispensable.


Heureusement, l'anthologie se rétablit vite grâce à Amy Reeder qui nous entraîne dans le golden age : Fresh Catch montre Wonder Woman capturée par des pêcheurs avant que ne débarquent Etta Candy et ses Holliday Girls. L'écriture est pleine de pep's, et les dessins exaltants, d'une fraîcheur qui fait regretter que Amy Reeder ne soit pas mieux employée par DC.


On comprend alors que ce numéro fonctionne en suivant les époques car Mark Waid écrit Dear Diana telle qu'elle apparaissait dans les années 50, lorsqu'elle intégra la Justice League. Toujours brillant dans ce genre d'exercice, le scénariste s'amuse à mettre en scène Diana comme un parangon de vertu et de sagesse mais fatiguée d'être toujours sollicitée par ses collègues pour avoir son avis sur tout et sur rien. José-Luis Garcia-Lopez illustre ces pages avec sa classe inimitable (même si l'encrage de Joe Prado laisse un peu à désirer). C'est exquis.
 

Mais sans doute le sommet de ce numéro est-il le fruit des efforts conjugués de Tom King et Evan Shaner : les deux partenaires revisitent une période souvent moquée, celle des années 60-70, quand Diana perdit ses pouvoirs et évoluait dans un cadre très daté aujourd'hui. Dated est jubilatoire de malice puisque Lois Lane organise un rendez-vous galant entre Clark Kent et l'amazone sans savoir qu'ils se côtoient au sein de la Justice League. Une touche de mélancolie couronne ce récit, merveilleusement rétro et fantastiquement dessiné.


Vita Ayala fait une infidélité aux New Mutants pour signer Better Angels, dessiné par Isaac Goodhart qui met en scène un combat entre Wonder Woman et Cheetah dans les murs d'une école. L'amazone persuade habilement son ennemi de sauver les enfants pour lui prouver qu'elle peut être aussi une héroïne. C'est malin, joliment mis en images. Tout ce qui manquait à Wonder Woman 1984, le nanar de Patty Jenkins situé à la même époque.


Steve Orlando est un scénariste toutche-à-tout et sympathique mais à qui DC refile souvent des artistes moyens (raison pour laquelle il a fini par se barrer chez Marvel ?). C'est encore le cas ici puisque l'inévitable et peu inspirée Laura Braga dessine ce Saturn Rising ne brille pas par sa qualité esthétique. Mais l'histoire n'est de toute façon pas digne de figurer dans un numéro pareil.


Stephanie Phillips remonte le niveau avec Immortal Mysteries, chargé de mythologie (sur les mystères d'Eleusis) où Diana croise le fer avec Demeter pour sauver une archéologue imprudente. Sur un rythme soutenu, avec une ambiance prenante, la scénariste utilise la Wonder Woman période New 52 (une des meilleures versions) et bénéficie des dessins toujours impeccables du mésestimé Marcio Takara.


Hélas ! Ce recueil s'achève sur une mauvaise note : G. Willow Wilson n'avait pas brillé en prenant la suite de Greg Rucka (grand absent du casting) lors de la période Rebirth et elle livre encore une fois, avec Low Orbit, un segment médiocre, sans intérêt. Qui plus est mauvrement illustré par Meghan Hetrick. A oublier.

Le bilan reste malgré tout très positif : c'est un très bon numéro anniversaire, avec une majorité d'équipes créatives inspirées par le personnage, qui explorent plusieurs époques emblématiques de Wonder Woman. Même si l'amazone est un personnage difficile à bien appréhender, il y a là quelques candidats sérieux pour l'animer.

dimanche 13 juin 2021

WONDER WOMAN #773, de Becky Cloonan, Michael Conrad et Travis Moore


Cette semaine de lecture s'achève avec Wonder Woman #773, qui sera (sauf surprise) le dernier épisode que je critiquerai. J'avais apprécié la reprise en main du titre par Becky Cloonan et Michael Conrad, bien aidés par les dessins de Travis Moore, mais la conclusion de cet arc m'a déçu et convaincu de ne pas poursuivre. La faute à qui ?


Wonder Woman pénètre dans la forteresse de Valkyries pour leur réclamer les morts tombés sur le champ de bataille. Mais toute tentative de négociations est vouée à l'échec quand Thor et ses troupes font à leur tour irruption dans la place pour en découdre.


Wonder Woman doit ramener le calme et elle emploie les grands moyens pour cela en détruisant le marteau de Thor dont elle a deviné qu'il s'agissait d'une réplique corrompue par le Dr. Psycho. Projetée dans le plan astral, elle affronte ce dernier et le neutralise. Deadman se charge du reste.
 

Les Valkyries et Thor discutent ensuite d'une trêve en compagnie de Wonder Woman qui réussit à imposer un arrangement convenant à toutes les parties. Une fête est donnée pour l'occasion que Valkyries et Asgardiens partagent. Mais Wonder Woman n'a pas le coeur à ça. 


Heureusement, elle retrouve le sourire lorsque reparaît Sigfried. Ils passent la nuit ensemble, mais à l'aube l'amazone s'éclipse sans le réveiller pour partir rejoindre l'Olympe. Sigfired la rattrape pour lui offrir son épée : elle en aura besoin car la situation chez les dieux grecs est dramatique...

Comme je le disais en ouverture, la reprise en main de Wonder Woman il y a quatre mois m'avait bien plu. La présence comme co-scénariste de Becky Cloonan n'y était pas étrangère car j'apprécie ce qu'elle fait, notamment ses productions en creator-owned (Demeter, The Mire, Wolves), des contes romantiques aux ambiances envoûtantes. Etrangement, DC lui a adjointe un partenaire, Michael Conrad, dont j'ignore l'importance de la contribution pour les scripts.

A l'issue de l'inteminable saga Death Metal (de Scott Snyder et Greg Capullo), Wonder Woman est morte, se sacrifiant pour éliminer le Batman-qui-rit. Puis dans Infinite Frontier #0, on découvrait que l'amazone déclinait l'offre de la Quintessence de veiller sur l'ordre du Multivers, préférant continuer ses aventures dans l'au-delà. Direction : le champ de bataille permanent du Ragnarok, lié à la mythologie nordique.

Ce cadre offrait une situation étonnante mais dépaysante. Comme Wonder Woman était sujette à des troubles de la mémoire, elle devait aussi bien survivre à des combats réguliers qu'essayer de savoir ce qu'elle faisait vraiment là. En cours de route, elle croisait un de ses vieux ennemis, le Dr. Psycho, dont le rôle allait devenir plus important que prévu.

Mais Cloonan et Conrad, à force de courir plusieurs lièvres à la fois, ont fini par s'égarer et leur histoire a vu son intérêt se déliter. Entre un piège tendu au serpent Nidhogg, le mal qui rongeait Yggdrasil, les manigances d'Odin, les caprices de Thor, et la disparition de Sigfried, Wonder Woman, inspirée par l'écureuil Ratatosk, errait dans un univers qui était en fin de compte moins exotique que peu passionnant.

Malgré tout les scénaristes ont eu le bon goût de ne pas s'éterniser : l'arc ne compte que quatre épisodes, c'est bien suffisant. Mais au fond, le sentiment qui subsiste, c'est qu'on ne sait pas bien à quoi cette histoire a servi, ce qu'elle racontait vraiment. Et surtout est-ce que ces aventures dans l'au-delà ont vraiment un avenir ?

La faute à qui ? demandai-je plus haut. On peut s'interroger en fait sur la responsabilité même du personnage de Wonder Woman dont personne ne sait visiblement quoi faire. C'est un personnage compliqué dont la position demeure floue. A la base, l'amazone née sur une île à l'écart des hommes a rejoint le monde comme ambassadrice de paix. Elle a fait partie de la Société de Justice, de la Ligue de Justice. C'est à la fois une diplomate et une guerrière, l'égale en puissance de Superman. C'est aussi devenu une vedette de cinéma incarnée par Gal Gadot dans deux films de Patty Jenkins (le premier est bien, le deuxième est catastrophique) et deux de Zack Snyder (qui n'a visiblement pas la même vision du personnage, mais n'est pas plus inspiré). Morte (mais provisoirement, car elle reviendra à la vie forcément), Wonder Woman est désormais remplacée par sa mère, Hippolyte, au sein de la Ligue de Justice écrite par Brian Bendis, sans que cela choque (c'est même certainement l'idée la plus intéressante de Bendis).

Mais au fond qui est Wonder Woman ? Qu'est-ce qui en fait un personnage essentiel en dehors de sa notoriété, de sa longévité (80 ans au compteur) ? Qu'est-ce qui en fait une héroïne indispensable ? Et surtout comment l'écrire de manière captivante, originale ? Wonder Woman, au fond, représente une certaine fossilisation chez DC : si on la change trop, elle risque de perdre son identité, sa singularité, alors on ne la touche pas et elle demeure cette figure curieuse, qui n'a pas/plus la dimension iconique d'un Superman ni l'attractivité d'un Batman. Brian Azzarello, durant les New 52, avait tenté de bousculer le personnage, profitant du reboot, mais la série semblait détachée des autres apparitions de WW (qui vivait alors une romance avec Superman dans Justice League et dans la série Superman/Wonder Woman). Grant Morrison, dans la collection hors continuité Earth-One, a voulu revenir aux bases mais sans produire une histoire (sur trois volumes) convaincante (loin de là).

Peut-être faut-il plus pour que Wonder Woman soit (à nouveau) à la hauteur ? Kelly Sue DeConnick et Phil Jimenez travaillent depuis plusieurs années sur un graphic novel (somptueux, d'après les pages qui ont été montrées), la scénariste avait fait des merveilles avec Captain Marvel, le dessinateur adore l'amazone. S'ils opérent un lifting à la hauteur des attentes (et intégré à la continuité !), ce serait un joli coup (d'ailleurs, DeConnick sur la série régulière de l'amazone, avec Robson Rocha au dessin par exemple - l'artiste étant sans titre fixe actuellement -, voilà qui serait une idée accrocheuse).

Travis Moore commence à tirer la langue sur ce dernier épisode, même si ses planches sont toujours très belles, mais avec de moins en moins de décors. Tamra Bonvillain doit "meubler" les arrières-plans avec des camaïeux de couleurs plus ou moins heureux (j'avoue ne pas être fan de son travail - d'ailleurs elle a été remplacée sur le dernier épisode de Justice League par FCO Plascencia). S'il anime avec bonheur Diana, ses designs pour Thor ou les asgardiens en général ont quelque chose de kitsch. Les trois Valkyries possèdent un vrai charisme, hélas ! peu exploité. Mais bon, quatre épisodes, c'est le maximum que peut enchaîner Moore.

Le dénouement est assez grotesque, avec la concrétisation de la romance entre Diana et Sigfried. Le physique de bellâtre de ce dernier est bien terne et la scène a quelque chose d'embarrassant dans sa convention, surtout compte tenu de la réaction de Wonder Woman, maussade après la victoire et sautant au cou du guerrier ressucité dès qu'il resurgit. Franchement, un scénariste masculin écrirait ça, on le taxerait de balourdise (à raison), mais qu'une scénariste comme Cloonan se laisse aller à ça, c'est... Gênant, terriblement guimauve.

Ce n'est pas que j'avais de grandes attentes avec cette série (qui a connu bien des soubresauts depuis le début de l'ère DC Rebirth), mais ça ne vaut pas le coup de persévérer.

jeudi 13 mai 2021

WONDER WOMAN #772, de Becky Cloonan, Michael Conrad et Travis Moore


La saga nordique de Wonder Woman se poursuit tranquillement - en tout cas pour le lecteur, qui n'est guère bousculé par le rythme du scénario de Becky Cloonan et Michael Conrad et quelques effets un brin répétitifs. Néanmoins, cela reste agréable, notamment grâce aux superbes dessins de Travis Moore, et à l'apparition d'un personnage inattendu...


Avalée par le serpent Nidhogg, Diana trouve dan son estomac la clé de la forteresse des valkyries et réussit à sortir en poussant le reptile à vomir. Accompagnée de l'écureuil Ratatosk, elle rejoint le champ de bataille mais Sigfried lui apparaît fugacement pour la prier de renoncer à le retrouver.


Diana n'en fait pourtant qu'à sa tête et se joint à Thor et les autres asgardiens pour une énième bataille dans le Valhalla. A cette occasion, elle redécouvre qu'elle sait voler et d'autres vagues souvenirs remontent à la surface. Toutefois, cela la distrait et elle périt dans l'affrontement.


Comme à chacune de ses morts, Diana entend une voix d'outre-tombe lui réclamer d'abréger son séjour au Valhalla. Elle revient à la vie et découvre que cette voix était celle de Deadman, qui évoque la situation critique de l'Olympe. Wonder Woman veut pourtant atteindre les valkyries et sauver Sigfried.
 

Avec Ratatsok, elle s'enfonce dans la forêt sombre de Myrkvid où elle est confrontée à son double maléfique. Il s'agit d'une illusion du Dr. Psycho pour une fois encore la dissuader de rencontrer les valkyries. Diana accède à un embarcadère où Odin accepte de la déposer à la forteresse...

Depuis trois épisodes sous la direction de Becky Cloonan et Michael Conrad, la série Wonder Woman a pris le parti d'entraîner l'amazone dans un cadre inattendu, pour une aventure étrange - et pour cause l'histoire se passe au Valhalla (l'au-delà des dieux asgardiens) et Diana est morte à la fin de la saga Death Metal (de Scott Snyder et Greg Capullo).

Ce choix s'est avéré, à mes yeux, payant car les auteurs se sont affranchis avec bonheur des sempiternelles intrigues et des ennemis familiers de Wonder Woman. On a droit à un récit curieux mais plaisant, avec du mystère (qui parle à Diana pour qu'elle quitte cet au-delà ?), de l'action (une guerre sans fin - le Ragnarok et ses cycles), et une dose d'absurde (les mort à répétition sur le champ de batailles des dieux nordiques).

La contrepartie, c'est que tout se déroule sur un rythme pour le moins tranquille. Cloonan et Conrad préfèrent des épisodes fournis, avec une succession de scènes initiatiques, une progression cryptique, que sonner vraiment la charge et enchaîner des moments spectaculaires (les batailles sont abrégées par les morts successives de Wonder Woman). Par ailleurs, les scénaristes utilisent des versions alternatives de personnages divins familiers pour un lecteur de Marvel, comme Thor, Odin, ou plus généralement friand de mythologie (Sigfried), plus des éléments rattachés comme l'arbre-monde Yggdrasil, le serpent Nidhogg, l'écureuil Ratatosk.

Tout cela aboutit à une collection de chapitres solides et intéressants, mais aussi frustrants car on a l'impression que depuis trois épisodes on n'a pas avancé d'un iota, voire paresseux puisque le tempo n'est pas très vif. La répétition de certains effets narratifs a même tendance à devenir un peu lassant.

Ce numéro ne change pas vraiment la donne, mais présente tout de même l'avantage de bousculer un peu le statu quo de l'héroïne. En effet, à la défaveur d'un énième combat qui tourne court, Diana se souvient qu'elle est Wonder Woman et on apprend (enfin) qui est cette silhouette qui s'adressait à elle avant qu'elle ne ressucite. L'apparition de Deadman fait sens et c'est un plaisir de revoir ce personnage qui aurait dû devenir une vedette après la saga Brightest Day, où il tenait un rôle de premier plan, et durant le New 52, où plusieurs scénaristes se battaient pour l'animer (résultat : personne ne l'a écrit et comme tout ce qui avait été brillamment réhabilité durant Brightest Day, Boston Brand n'a échappé qu'aux oubliettes que grâce à Justice League Dark).

C'est le meilleur moment de cet épisode et sans doute de l'arc jusqu'à présent. Parce qu'il faut bien convenir qu'à part ça Becky Cloonan et Michael Conrad écrivent ensuite Wonder Woman d'une manière qui devient horripilante, têtue au possible et contre toute logique, fonçant droit dans la gueule du loup pour une raison qui défie l'entendement (sauver Sigfried sans qu'on sache jamais pourquoi cela lui tient tant à coeur et contrariant de manière puérile le cycle de Ragnarok alors qu'elle n'appartient pas à cette mythologie). De ce fait, les péripéties qu'elle traverse ici ont la fâcheuse manie d'enfoncer un clou déjà bien planté, entre les avertissements de Sigfried, Deadman, Dr. Psycho, Odin, face à une Diana inflexible : tous la mettent en garde contre les valkyries, l'Olympe requiert sa présence à cause d'une crise importante, mais l'amazone s'en fiche.

Ecrire une héroïne entêtée à ce point, pourquoi pas ? Mais encore faudrait-il que les scénaristes nous expliquent sa motivation, ce qui n'est pas le cas. Tout juste peut-on supposer qu'elle brave le danger  parce qu'elle a, disons, l'habitude de ne jamais laisser un problème irrésolu. mais c'est un peu maigre comme justification.

Heureusement, c'est magnifiquement dessiné et cela nous console un peu, même si ça ne corrige pas tout. Travis Moore signe son avant-dernier épisode (il cédera sa place à Andy McDonald au #774) et livre une copie irréprochable. Son investissement dans chaque planche est total et le résultat est un plaisir pour les yeux.

On peut certes pinailler en notant qu'il est un peu avare sur les décors pour certaines scènes, mais dans l'ensemble, l'action est clairement situé et si l'environnement est sommaire, c'est parce que, tout compte fait, on suit Wonder Woman dans des endroits qui ne présentent pas d'intérêt visuel particulier, qu'il s'agisse de la grotte du serpent Nidhogg (logiquement sombre), le champ de bataille (désolé il se doit). En revanche, la forêt de Myrkvid et l'embarcadère où attend Odin (digne de Charon sur le Styx) sont impeccables, chargés d'une ambiance glaçante à souhait.

Pour ce qui concerne les personnages, j'ai été un peu déçu par le design de Thor et d'Odin, le premier étant vêtu d'un costume trop super-héroïque alors que l'ensemble des figurants porte des tenues plus conformes à des guerriers nordiques, et le second étant bizarrement habillé de guenilles indignes du Père-de-tout, roi d'Asgard (même si on comprend sur la fin que cette apparence modeste est une sorte de déguisement destiné à leurrer tout le monde). Il est évident que Moore a mis le paquet sur la tenue de Wonder Woman, dont le look est vraiment très détaillé (et amené à changer au prochain arc).

Moore ne fait pas de folie avec son découpage, c'est un narrateur sobre, qui dose ses effets et ne consent qu'à des cases plus grandes que pour souligner des passages précis (l'assaut durant la bataille, la traversée de la forêt, l'arrivée à l'embarcadère). La colorisation de Tamra Bonvillain est elle aussi mesurée, bien que parfois les carnations sont un peu trop rosées (peut-être à cause d'un problème d'impression - ce ne serait pas la première fois que DC néglige cet aspect avec Wonder Woman, en son temps Greg Rucka pestait déjà en réclamant que Diana est une peau plus bronzée comme une vraie amazone et le résultat était parfois catastrophique).

On verra ce que donne le conclusion de cet arc le mois prochain, en espérant que Cloonan et Conrad ne déçoivent pas. Après, je ne sais pas si je continuera la série, tout dépendra de la qualité des dessins de McDonald, qui aura fort à faire pour supporter la comparaison avec Moore. 

samedi 17 avril 2021

WONDER WOMAN #771, de Becky Cloonan, Michael Conrad et Travis Moore


C'est à dessin que je rédige cette critique de Wonder Woman #771 après celle de Thor #14 car cet épisode montre vraiment comment bien écrire une série consacrée à une personnalité divine, avec un regard original, audacieux, solide, efficace. Ici, la narration brille par sa fluidité et et les dessins, magnifiques, mettent en valeur le script. 


Tracassée par la disparition de Siegfried et l'absence des Valkyries après leur dernière bataille au Valhalla, Dian interpèle Thor. Mais le dieu du tonnerre n'en a cure : il accepte ces mystères comme il s'est résigné au cycle du paradis des dieux nordiques. Diana se retire pour retrouver Ratatosk, l'écurueil.


Celui-ci la mène aux forges du Nidavellir où elle pourra se procurer une arme, ayant laissé l'épée de Siegfried à Thor. C'est alors qu'elle est attaquée par des elfes noirs mais s'en débarrasse vite. Diana rencontre le maître des forges et il s'agit d'une figure familière : le Dr. Psycho !


Son ennemi manipule mentalement les elfes en leur procurant des armes truquées. Diana l'interroge sur la situation des valkyries. Pour accéder à leur forteresse, elle doit en soutirer la clé au serpent Nidhogg, qui, en retour, réclame que l'amazone vole un oeuf de l'Aigle niché au sommet d'Yggdrasil.  


Ceci fait, après avoir promis à l'Aigle de se débarrasser du serpent, Diana suit l'idée de Ratatasok pour le pièger en vidant l'oeuf et en se glissant dans sa coquille.  Nidhogg ignore alors qu'il a gobé Wonder Woman, tout prés de récupérer la clé de la forteresse des valkyries...

Ce qui frappe avec ce deuxième épisode écrit par le duo Becky Cloonan-Michael Conrad, c'est sa densité et sa fluidité. Il s'y passe beaucoup de choses mais on n'est jamais perdu dans l'enchaînement des scènes, qui se déroule de manière linéaire. Il y a là quelque chose qui rappelle la fable, le conte, avec une succession d'étapes, d'épreuves à franchir, de ruses diverses pour atteindre un objectif à la fois. Et c'est savoureux.

Par ailleurs, en envoyant Diana au Valhalla, on est dépaysé, c'est un cadre inhabituel pour l'amazone, plus proche du panthéon de l'Olympe ou dans le sillage d'autres super-héros. Cloonan et Conrad font en sorte que Wonder Woman ne brille plus dans son environnement naturel, le récit s'inscrit dans une autre tradition, plus étrange, celle de la geste chevaleresque (où l'héroïne veut sauver un beau jeune homme, ce qui représente un retournement de situation exquis). Loin de là où on a coûtume de la voir, Diana existe fortement et retrouve une identité propre, ni super-héroïne classique, ni amazone déplacée, ni déesse décalée, ni justicière convenue, mais plus aventurière romanesque.

Tout ça fait souffler un vent d'air frais, très appréciable. Mais revenons à la structure même de l'épisode. C'est une construction en escalier : Diana se dispute avec Thor, se bat contre des elfes noirs possédés, retrouve le Dr. Psycho (dans un emploi malicieux puisqu'il a pris la place des nains de Nidavellir - un rôle de substitution parfait puisque Psycho est également un nain et qu'il fournit des armes truquées), passe un marché avec Nidhogg puis l'Aigle, et adopte la stratégie de Ratatosk pour pièger le serpent. On sent bien que Cloonan et Conrad s'amusent en semant des indices mais sans en dire trop, de manière à éprouver le lecteur. Parfois il s'agit de placer un personnage familier dans la mythologie de Wonder Woman à une place inattendue mais logique, parfois cela prend la forme d'un récit initiatique où la capture d'éléments permet à la joueuse (Diana en l'occurrence) d'accéder, comme dans un jeu vidéo, à un nouveau niveau dans la partie.

Cet aspect très ludique est important, comme s'il était là pour rappeler que ce côté peu sérieux contrebalance la position de Diana, plus dramatique (elle est morte, perdue au Valhalla, et hantée par une silhouette qui la somme de ne pas s'attarder car l'Olympe est en danger en son absence). C'est subtil et divertissant.

Le scénaristes savent qu'ils disposent d'un dessinateur de haut niveau, à même de donner vie à leur scénario. Travis Moore a un style réaliste et descriptif, il dessine donc les scènes et les personnages avec un niveau de détail élevé, plus élevé que la moyenne comme en attestent les décors, mais aussi le soin apporté aux jeux de lumières et d'ombres. Le découpage est méticuleux aussi, permettant d'apprécier des moments mémorables comme la descente dans les forges de Nidavellir ou la visite de l'antre de Nidhogg. L'ascension d'Yggdrasil constitue un vrai morceau de bravoure, soulignant l'effort que nécessite cette progression, même pour Wonder Woman (visiblement incapable de voler dans cet environnement, ou ayant oublié comment faire). 

L'investissement graphique de Moore est sensible quand on voit avec quelle qualité il saisit le serpent Nidhogg, effrayant, ou l'Aigle niché au sommet d'Yggdrasil, d'une précision incroyable. Le revers de la médaille, c'est qu'on a appris, en consultant les solicitations de Juin prochain pour DC, que Moore devra passer le relais à un autre artiste pour deux épisodes (l'éditeur a en effet fait le choix, aussi curieux que discutable, d'accélérer la parution de la série en sortant deux numéros en Juin... Après avoir pourtant juré que désormais les bimensuels n'étaient plus à l'ordre du jour).

 Alors que sa contribution à Justice League m'avait paru faiblarde, Tamra Bonvillain colore ici le dessin de Moore d'une façon somptueuse. Sa palette est riche de nuances, conférant à chaque scène une ambiance intense. On retiendra particulièrement le passage avec Dr. Psycho avec son clair-obscur chaud, ou les textures qu'elle donne à Yggdrasil, arbre immense, noueux, touffu.

Cette reprise de Wonder Woman est une réussite. Cet arc est captivant. Visuellement, c'est splendide. Prends-en de la graine, Donny Cates !